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BIAIS DE NEGATIVITE

8 oct. 2024
8 min de lecture

Dernière mise à jour : 6 sept.


Le rendez-vous qui s’est mal passé.

La remarque blessante.

La douleur qui a gâché une sortie.

Ce que nous n’avons pas réussi à faire.

Le message auquel personne n’a répondu.

Et, à côté de cela…

le café agréable du matin ;

le sourire reçu ;

les dix minutes passées au soleil ;

la conversation qui nous a fait du bien ;

la petite chose que nous avons finalement réussie.


Le soir venu, qu’est-ce que notre cerveau risque de retenir le plus facilement ?

Souvent, ce qui s’est mal passé.

C’est ce que l’on appelle notamment le biais de négativité.


Qu’est-ce que le biais de négativité ?


En psychologie cognitive, le biais de négativité désigne une tendance à accorder, dans certaines situations, davantage d’attention ou de poids aux informations négatives qu’aux informations positives comparables.


Une définition francophone proposée dans l’ouvrage Émotion et cognition parle d’un biais attentionnel conduisant à prêter davantage attention aux informations émotionnellement négatives et à être davantage influencé par elles que par les informations positives.


Cela ne signifie pas que notre cerveau est programmé pour être pessimiste en permanence.

Ni que toutes les personnes présentent ce biais avec la même intensité.


Les recherches montrent d’ailleurs que son expression varie notamment selon :

l’âge ;

le type d’information ;

son intensité émotionnelle ;

le contexte ;

et la tâche réalisée.


Chez les personnes plus âgées, certains travaux observent même davantage de biais de positivité dans certaines situations.

Nous sommes donc loin d’une règle simple du type :

« Le cerveau retient toujours le négatif. »


Pourquoi remarquons-nous si facilement ce qui menace ?


Une explication souvent avancée est que détecter rapidement une menace peut avoir eu — et peut encore avoir — une fonction protectrice.


Repérer :

un danger ;

une douleur ;

un visage hostile ;

une erreur ;

ou une situation potentiellement risquée

peut être plus urgent que remarquer quelque chose d’agréable.


La recherche soutient bien l’existence générale d’une asymétrie dans le traitement de certaines informations positives et négatives.

Mais un mécanisme utile n’est pas nécessairement adapté de la même manière à toutes les situations.


Et lorsque notre quotidien contient déjà beaucoup de douleur, d’incertitude ou de contraintes, notre attention peut parfois avoir énormément de matière négative à traiter.


Avec la fibromyalgie, il y a aussi objectivement beaucoup de choses difficiles


C’est un point essentiel.


Lorsque nous vivons avec :

des douleurs quotidiennes ;

une fatigue importante ;

un sommeil non réparateur ;

des difficultés cognitives ;

des activités annulées ;

des pertes professionnelles ;

des démarches administratives ;

de l’incompréhension ;

ou l’incertitude sur ce que notre corps nous permettra de faire demain,

il serait très réducteur de conclure :

« Tu vois surtout le négatif parce que ton cerveau est biaisé. »


Parfois, il y a réellement davantage de difficultés dans une journée.


Reconnaître leur existence n’est pas du pessimisme.

C’est reconnaître la réalité.


Le biais de négativité ne doit donc jamais devenir une manière de minimiser ce que vit une personne atteinte de fibromyalgie.


Biais de négativité et attention à la douleur : ce n’est pas exactement la même chose


Dans la douleur chronique, les chercheurs étudient aussi ce qu’ils appellent les biais attentionnels liés à la douleur.


La question est notamment de savoir si l’attention d’une personne douloureuse est plus facilement attirée par :

les sensations corporelles ;

les informations liées à la douleur ;

les signes de menace ;

ou les expressions douloureuses chez d’autres personnes.


Une revue systématique et méta-analyse consacrée aux douleurs chroniques a retrouvé un biais attentionnel modeste envers certains stimuli somatosensoriels, plusieurs études ayant d’ailleurs porté sur la fibromyalgie. Les auteurs soulignent cependant les limites des méthodes utilisées et la difficulté à généraliser les résultats.

Dans la fibromyalgie spécifiquement, les résultats ne sont pas uniformes.


Une étude a observé une attention plus marquée à des mots négatifs.

D’autres travaux n’ont pas retrouvé un biais spécifique plus important chez les personnes fibromyalgiques que chez les témoins, ou mettent plutôt en évidence des difficultés attentionnelles plus générales.


Il serait donc excessif d’affirmer :

« Les personnes atteintes de fibromyalgie ont un cerveau qui se focalise anormalement sur le négatif. »

La recherche est plus nuancée.


Et le traumatisme ?


Là aussi, il faut être prudent.

Certaines personnes atteintes de fibromyalgie ont vécu des événements traumatiques ou des périodes de stress importantes.

D’autres non.


Des recherches ont mis en évidence des associations entre certains événements de vie difficiles et la fibromyalgie.

Mais une association n’est pas une preuve de causalité, et la fibromyalgie ne peut pas être expliquée par l’existence d’un traumatisme émotionnel.


Nous l’avons déjà vu dans LES BLESSURES ÉMOTIONNELLES :

il n’est ni nécessaire ni justifié de chercher chez chaque personne atteinte de fibromyalgie une blessure psychologique qui expliquerait sa maladie.


De même, le biais de négativité ne doit pas être présenté comme la conséquence automatique d’un traumatisme qui entretiendrait ensuite la fibromyalgie.


Quand notre attention se colle à la mauvaise nouvelle


Même sans mécanisme pathologique particulier, nous connaissons probablement tous cette expérience.


Dix personnes nous font un compliment.

Une onzième émet une critique.

Et, le soir…

nous pensons à la critique.


Ou nous avons passé une journée plutôt agréable, mais la dernière heure a été très douloureuse.

Lorsque quelqu’un nous demande :

« Comment s’est passée ta journée ? »

la réponse qui arrive spontanément peut être :

« Mal. »


La douleur de la fin de journée n’efface pourtant pas nécessairement ce qui s’est passé avant.

Mais elle peut prendre davantage de place dans notre mémoire immédiate.


Ce n’est pas une faute.

C’est simplement quelque chose que nous pouvons parfois apprendre à remarquer.


Remarquer le positif ne signifie pas nier le négatif


C’est probablement le point le plus important de cet article.


Nous ne cherchons pas à remplacer :

« J’ai mal »

par :

« Quelle merveilleuse journée ! »


Nous ne cherchons pas non plus à compter les jolies fleurs pour oublier que nous avons perdu notre emploi ou que nous ne savons plus comment payer certaines factures.

Ce serait de la positivité forcée, pas un travail équilibré de l’attention.


Il s’agit plutôt de pouvoir dire :

« Cette journée a été difficile…

et j’ai apprécié ce moment avec mon petit-fils. »

Ou :

« J’ai beaucoup souffert aujourd’hui…

et le soleil sur mon visage m’a fait du bien pendant quelques minutes. »


Les deux réalités peuvent coexister.

Le positif n’annule pas le négatif.

Et le négatif n’a pas besoin d’effacer systématiquement tout le reste.


Notre cerveau ne doit pas devenir un comptable du bonheur


Certaines pratiques proposent de noter chaque jour plusieurs éléments positifs ou agréables.

L’idée peut être intéressante, mais elle ne doit pas devenir une nouvelle tâche à réussir.


Avec la fibromyalgie, les jours très difficiles existent. Se sentir obligé de remplir une longue liste pourrait même devenir culpabilisant :

« Je n’arrive même pas à trouver suffisamment de choses qui vont bien… »


Alors faisons plus simple.

Une chose.

Deux, éventuellement.

Trois si elles viennent naturellement.

Ou aucune certains jours.


Le but n’est pas de réussir un exercice de pensée positive.

Il s’agit simplement, lorsque nous en avons envie, de ne pas laisser disparaître automatiquement ce qui nous a aussi fait un peu de bien.


À la fin de la journée, nous pouvons nous demander :

« Y a-t-il quelque chose dont j’ai envie de me souvenir aussi ? »

Cela peut être minuscule.

Le goût du café.

Un oiseau dans le jardin.

Une douleur un peu moins forte pendant vingt minutes.

Un appel.

Une chanson.

Avoir réussi à dire non.

Avoir pris une douche.

Avoir ri.

Avoir fait quelque chose que nous pensions impossible ce matin.

Avoir eu la sagesse de nous arrêter avant d’en faire trop.


On peut simplement le penser.

Le dire à quelqu’un.

Ou le noter.

Non pour prouver que la journée était bonne.

Mais pour dire à notre cerveau :

« Cela aussi a existé. »


Et si aujourd’hui il n’y a vraiment rien ?


Alors il n’y a rien.

Et c’est permis.

Certains jours sont franchement mauvais.

Nous n’avons pas besoin de fabriquer artificiellement une gratitude que nous ne ressentons pas.


Peut-être que la seule chose à reconnaître sera :

« J’ai traversé cette journée. »

Ou même simplement :

« C’est difficile aujourd’hui. »


Nous retrouvons ici ce que nous avons vu dans COMPASSION et BIENVEILLANCE.

L’objectif n’est pas de nous imposer un état émotionnel.


La pleine conscience peut-elle aider ?


La pleine conscience travaille notamment sur la capacité à observer ce qui apparaît dans l’expérience présente — sensations, pensées, émotions — sans devoir immédiatement suivre chacune de nos réactions automatiques.


Elle peut donc nous aider à remarquer :

« Mon attention vient encore de se fixer uniquement sur ce qui a mal tourné. »

Puis éventuellement à l’élargir :

« Qu’y avait-il d’autre ? »


Mais il ne faudrait pas en conclure que la pleine conscience « corrige » mécaniquement le biais de négativité.


Dans la fibromyalgie, les recommandations françaises de 2025 considèrent certaines interventions psychologiques et pratiques corps-esprit comme des possibilités à envisager selon la situation, mais dans une prise en charge individualisée et multimodale.


Nous avons d’ailleurs consacré un article spécifique à la PLEINE CONSCIENCE.

Il est donc inutile d’en faire ici la solution universelle.


Et modifier volontairement l’attention ?


Les chercheurs ont également essayé des programmes destinés à entraîner directement l’attention afin qu’elle soit moins attirée par les informations liées à la douleur.


Une étude randomisée menée auprès de femmes atteintes de fibromyalgie a évalué ce type d’entraînement.

Les résultats n’ont pas permis de montrer simplement que « détourner l’attention de la douleur » constitue une solution efficace : les résultats des travaux dans ce domaine restent mitigés.

C’est une bonne illustration de la prudence nécessaire.


Notre attention compte.

La détourner momentanément de la douleur peut parfois aider. Une activité qui nous absorbe — discuter, écouter de la musique, jouer, lire, créer, regarder un film ou simplement nous intéresser à ce qui nous entoure — peut réduire, au moins temporairement, la place occupée par la douleur dans notre champ attentionnel.


Certaines recherches montrent d’ailleurs que la distraction peut diminuer la perception douloureuse dans certaines situations, y compris chez des personnes souffrant de douleurs chroniques.


Mais son efficacité varie beaucoup d’une personne et d’un moment à l’autre.

Distraire son esprit peut donc être une stratégie utile pour vivre certains moments avec la douleur ; cela ne signifie pas que la douleur disparaît ni qu’il suffirait de “penser à autre chose” pour traiter une douleur chronique.


Un regard plus large, pas plus rose


Finalement, le but n’est peut-être pas de développer un « biais positif ».

Il est plutôt de développer un regard plus large.


Pouvoir voir :

ce qui fait mal ;

ce qui manque ;

ce qui nous met en colère ;

ce qui nous fait peur ;


mais aussi, lorsqu’ils existent :

ce qui fonctionne encore ;

ce qui nous apporte du plaisir ;

ce que nous avons réussi ;

ce qui nous relie aux autres ;

ce qui compte pour nous.


Voir davantage ne signifie pas voir plus rose.

Cela signifie simplement essayer de ne pas laisser une seule partie du paysage occuper tout le champ de vision.


À retenir


Le biais de négativité est un phénomène étudié en psychologie : certaines informations négatives peuvent attirer davantage notre attention ou influencer davantage nos jugements que des informations positives comparables.

Il s’agit d’une tendance humaine générale, pas d’une caractéristique propre à la fibromyalgie.


Dans la douleur chronique, des biais attentionnels envers la douleur ont également été étudiés.

Dans la fibromyalgie, les résultats sont cependant variables et parfois contradictoires.

On ne peut donc pas affirmer que les personnes atteintes de fibromyalgie se focalisent nécessairement davantage sur le négatif, ni que ce mécanisme explique ou entretient à lui seul leur maladie.

Et surtout :

remarquer ce qui va mal n’est pas forcément être négatif lorsque beaucoup de choses vont réellement mal.


Nous pouvons simplement essayer, lorsque cela nous est possible, de ne pas laisser ces difficultés effacer automatiquement tout ce qui a également existé dans notre journée.

Pas pour nous convaincre que tout va bien.

Mais pour nous rappeler :

« Cela aussi a existé. »


Sources


  • Lemaire P. – Émotion et cognition. De Boeck Supérieur, Louvain-la-Neuve, 2021.

  • Haute Autorité de santé (HAS). – Fibromyalgie de l’adulte : conduite diagnostique et stratégie thérapeutique, 2025.

  • Haute Autorité de santé (HAS). Fibromyalgie – Comprendre la maladie pour mieux vivre avec ses symptômes, 2025.

  • Dodd H. F., Vogt J. et al. Attentional bias to somatosensory stimuli in chronic pain patients: a systematic review and meta-analysis. Pain, 2021.

  • Duschek S., Werner N. S., Limbert N., Winkelmann A., Montoya P. Attentional bias toward negative information in patients with fibromyalgia syndrome. Pain Medicine, 2014;15(4):603-612.

  • González-Roldán A. M. et al. Pain Expressions and Inhibitory Control in Patients With Fibromyalgia: Behavioral and Neural Correlates. Frontiers in Behavioral Neuroscience, 2019;12:323.

 
 
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