BIENVEILLANCE
Dernière mise à jour : 6 sept.

Vivre avec une fibromyalgie demande déjà beaucoup d’énergie.
Alors lorsqu’à la douleur et à la fatigue viennent encore s’ajouter :
« Je devrais en faire davantage. »
« Je ne suis plus capable de rien. »
« Les autres y arrivent, pourquoi pas moi ? »
« Je suis encore obligée d’annuler. »
… nous devenons parfois notre propre adversaire.
La bienveillance envers soi ne fera pas disparaître la fibromyalgie.
Mais elle peut peut-être éviter d’ajouter des coups à ceux que la maladie donne déjà.
Et la bienveillance ne concerne pas seulement la manière dont nous nous parlons à nous-mêmes.
Elle concerne aussi notre façon d’écouter les autres, de respecter leur vécu, de partager nos expériences, d’exprimer un désaccord… et parfois de poser une limite.
Être bienveillant, qu’est-ce que cela veut dire ?
Dans le langage courant, la bienveillance évoque une attitude faite de :
respect ;
attention ;
compréhension ;
bonne volonté ;
et souci de ne pas nuire inutilement à l’autre.
Elle ne signifie pas que nous devons être d’accord avec tout le monde.
Elle ne signifie pas non plus :
tout accepter ;
tout excuser ;
éviter les conflits ;
être constamment gentil ;
ou faire passer les besoins des autres avant les nôtres.
La bienveillance n’est pas la complaisance.
On peut être bienveillant et dire :
« Non. »
« Je ne suis pas d’accord. »
« Cette remarque m’a blessée. »
« Je ne peux pas faire cela aujourd’hui. »
« Je préfère que tu ne me donnes pas de conseil si je ne te l’ai pas demandé. »
Une limite exprimée avec respect peut elle aussi être une forme de bienveillance.
Commencer par la manière dont nous nous parlons
Nous parlons parfois à notre propre corps d’une manière que nous n’utiliserions jamais avec quelqu’un que nous aimons.
« Allez, bouge ! »
« Tu exagères. »
« Tu pourrais quand même faire un effort. »
« Aujourd’hui, tu n’as encore rien fait. »
Cette petite voix intérieure peut devenir particulièrement dure lorsque la maladie nous empêche de répondre à nos propres attentes.
Mais imaginons un instant qu’une amie atteinte de fibromyalgie nous dise :
« Aujourd’hui, j’ai tellement mal que je n’ai presque rien pu faire. »
Lui répondrions-nous :
« Tu es vraiment paresseuse » ?
Probablement pas.
Nous dirions peut-être :
« Tu as fait ce que tu pouvais aujourd’hui. »
Pourquoi est-il parfois tellement plus difficile de nous accorder à nous-mêmes cette même compréhension ?
Bienveillance ne signifie pas tout se permettre
C’est une confusion fréquente.
Être bienveillant envers soi ne signifie pas :
« Je fais uniquement ce qui me plaît. »
Ni :
« Puisque j’ai une fibromyalgie, je ne dois plus faire aucun effort. »
Prendre soin de soi peut parfois signifier se reposer.
Mais cela peut aussi signifier :
faire quelques mouvements alors que nous n’en avons pas très envie ;
prendre un rendez-vous nécessaire ;
reprendre progressivement une activité ;
demander de l’aide ;
faire un choix difficile ;
ou reconnaître qu’un comportement doit changer.
La différence réside souvent dans la manière dont nous nous accompagnons.
Nous pouvons nous dire :
« Tu es nulle, bouge-toi ! »
ou :
« Je sais que c’est difficile aujourd’hui. Voyons ce qui est raisonnablement possible. »
L’action peut parfois être la même.
La manière de nous traiter, elle, est très différente.
Bienveillance et compassion : quelle différence ?
Les deux notions sont proches.
Dans l’article COMPASSION, nous avons vu que l’autocompassion apparaît particulièrement lorsque nous sommes confrontés à la souffrance, à l’échec ou à la vulnérabilité.
La bienveillance est plus large.
Elle peut être comprise comme une attitude générale de respect, d’attention et de bonne volonté, envers nous-mêmes comme envers les autres.
On pourrait dire simplement :
la bienveillance est une manière d’être ;
la compassion se manifeste particulièrement face à la souffrance.
Les deux peuvent évidemment se rencontrer.
En psychologie, la recherche s’est beaucoup développée autour de l’autocompassion, qui comprend notamment la bienveillance envers soi, la reconnaissance d’une humanité partagée et une attention équilibrée à ce que l’on ressent.
La « bienveillance » prise isolément est, elle, moins précisément définie et moins étudiée scientifiquement. Des chercheurs francophones soulignent d’ailleurs la nécessité de poursuivre les travaux avant d’en faire une ressource psychologique dont les effets seraient pleinement établis.
Être bienveillant envers son corps
Avec une maladie chronique, notre relation au corps peut devenir conflictuelle.
Ce corps qui :
fait mal ;
nous épuise ;
nous empêche parfois de travailler ;
modifie nos projets ;
nous oblige à ralentir ;
nous trahit au moment où nous avions prévu quelque chose.
Il est compréhensible d’être parfois en colère contre lui.
La bienveillance corporelle ne consiste pas à devoir aimer toutes les sensations que nous éprouvons.
Elle peut simplement commencer par une autre question :
« De quoi mon corps a-t-il besoin aujourd’hui ? »
Plutôt que :
« Pourquoi est-il encore incapable de fonctionner normalement ? »
Cela peut signifier :
bouger un peu ;
changer de position ;
s’allonger ;
prendre un traitement ;
utiliser de la chaleur ;
manger ;
boire ;
sortir ;
ou arrêter une activité avant d’avoir dépassé ses limites.
Écouter son corps n’est pas toujours évident.
Et nous ne devons pas non plus interpréter chaque sensation comme une consigne absolue.
Mais le traiter comme un ennemi permanent risque rarement de rendre le chemin plus facile.
La bienveillance envers les autres
La fibromyalgie peut aussi mettre nos relations à rude épreuve.
Lorsque nous avons mal, que nous sommes épuisés ou cognitivement saturés, nous pouvons être :
moins patients ;
plus irritables ;
plus susceptibles ;
moins disponibles.
Cela ne fait pas de nous de mauvaises personnes.
Mais vivre avec une maladie chronique ne nous dispense pas non plus de réfléchir à la manière dont nous parlons aux autres.
La bienveillance peut consister à pouvoir dire :
« Je suis très fatiguée aujourd’hui et je risque d’être moins patiente. Ce n’est pas contre toi. »
Ou, après coup :
« Je t’ai parlé sèchement. J’étais mal, mais cela ne justifie pas tout. Je suis désolée. »
Comprendre pourquoi nous avons réagi d’une certaine manière n’empêche pas d’assumer nos actes.
La bienveillance envers soi et la responsabilité peuvent parfaitement coexister.
Bienveillance ne signifie pas absence de désaccord
C’est important, notamment dans les groupes de parole.
Un espace bienveillant n’est pas un endroit où tout le monde doit penser la même chose.
Deux personnes atteintes de fibromyalgie peuvent avoir des expériences très différentes.
L’une dira :
« La marche m’aide énormément. »
Une autre :
« Chez moi, elle augmente fortement les symptômes. »
Les deux expériences peuvent être vraies.
Le problème commencerait si l’une disait :
« Si la marche te fait mal, c’est parce que tu ne la fais pas correctement. »
Ou :
« Puisque cela ne m’aide pas, cela ne peut aider personne. »
La bienveillance permet le désaccord sans disqualifier l’expérience de l’autre.
C’est essentiel pour MY FIBRO.
Dans nos groupes de parole
La bienveillance fait partie des règles de nos groupes.
Cela signifie notamment que chacun doit pouvoir :
raconter son expérience ;
exprimer une émotion ;
poser une question ;
ne pas être d’accord ;
ou simplement écouter,
sans être jugé ou humilié.
Mais la bienveillance n’interdit pas toute remarque.
Elle interdit surtout les attaques personnelles, les jugements et les paroles qui cherchent à rabaisser ou blesser.
Nous pouvons dire :
« Mon expérience est différente. »
« Je ne partage pas cette interprétation. »
« J’ai reçu une autre information de mon médecin. »
« Je préfère ne pas essayer cette méthode. »
Tout cela est compatible avec un échange bienveillant.
Respecter l’autre ne signifie pas devoir adopter son opinion.
Partager sans prescrire
Nous en parlons dans LES CONSEILLEURS NE SONT PAS LES PAYEURS.
Dans un groupe de patients, les expériences échangées peuvent être extrêmement précieuses.
Mais la bienveillance suppose aussi une certaine modestie :
« Voici ce qui m’aide »
plutôt que :
« Voici ce que tu dois faire. »
Ce principe est particulièrement important lorsqu’il s’agit :
de médicaments ;
d’alimentation ;
de compléments ;
de méthodes complémentaires ;
de travail ;
ou de décisions médicales.
Nous pouvons transmettre notre expérience.
La personne reste libre d’en faire ce qu’elle souhaite.
Poser une limite peut être bienveillant
Certaines personnes associent tellement la bienveillance à la gentillesse qu’elles n’osent plus dire non.
Pourtant :
continuer à accepter ce qui nous épuise ;
laisser quelqu’un nous parler de manière irrespectueuse ;
prendre sur nous jusqu’à l’explosion ;
ou toujours répondre aux attentes des autres
n’est pas nécessairement bienveillant.
Ni envers nous-mêmes.
Ni, à terme, envers la relation.
Nous pouvons dire :
« Je ne peux pas venir aujourd’hui. »
« Je préfère arrêter cette conversation. »
« Je ne souhaite pas parler de ma santé maintenant. »
« Ce sujet est trop personnel. »
« J’ai besoin de repos. »
Dire non à quelque chose peut parfois être une manière de dire oui à nos limites, à notre santé ou à ce qui compte pour nous.
Et si l’autre n’est pas bienveillant ?
C’est une limite importante de tous les discours sur la bienveillance.
Nous pouvons faire attention à notre manière de communiquer…
et rencontrer malgré tout :
un interlocuteur agressif ;
une personne qui minimise la maladie ;
un professionnel qui n’écoute pas ;
un proche qui dépasse nos limites ;
ou quelqu’un qui cherche simplement le conflit.
Notre bienveillance ne contrôle pas le comportement des autres.
Nous pouvons choisir notre attitude.
Nous ne pouvons pas garantir leur réaction.
Et parfois, la meilleure réponse bienveillante envers nous-mêmes est de :
mettre fin à l’échange ;
prendre de la distance ;
demander de l’aide ;
faire valoir nos droits ;
ou signaler un comportement inacceptable.
La bienveillance ne demande pas de subir.
Et la recherche ?
La bienveillance est un terme très présent dans le langage courant, dans l’éducation, dans le soin et dans le développement personnel.
Mais son utilisation scientifique demande un peu de prudence.
Une publication francophone consacrée à la gentillesse et à la bienveillance souligne que les deux notions sont proches sans être identiques. Les auteurs retrouvent davantage d’éléments empiriques permettant de considérer la gentillesse comme une ressource psychologique et estiment que des recherches supplémentaires sont encore nécessaires concernant la bienveillance elle-même.
En revanche, la recherche est beaucoup plus développée autour de l’autocompassion.
Celle-ci comprend notamment la bienveillance envers soi-même. Les travaux de Kristin Neff et de nombreux chercheurs qui ont suivi ont étudié ses relations avec le bien-être, l’autocritique et la détresse psychologique.
Des publications francophones présentent également des programmes thérapeutiques intégrant cette dimension, notamment le programme Bienveillance Envers Soi (BES).
Mais, comme nous l’avons déjà expliqué dans COMPASSION, il faut éviter de transformer ces résultats en promesse.
Être bienveillant envers soi-même ne guérit pas la fibromyalgie.
Et si une personne traverse une période de grande détresse, il serait injuste de lui laisser entendre qu’elle souffre parce qu’elle n’est pas suffisamment bienveillante avec elle-même.
La bienveillance peut être une ressource.
Elle n’est pas une obligation thérapeutique.
Une question simple
Lorsque nous nous entendons intérieurement dire :
« Je suis vraiment incapable. »
Nous pouvons peut-être essayer de nous demander :
« Est-ce que je parlerais ainsi à quelqu’un que j’aime et qui vit exactement la même chose ? »
Si la réponse est non…
il existe peut-être une autre manière de formuler les choses.
Pas forcément une phrase positive.
Simplement une phrase plus juste.
« Aujourd’hui, je suis très limitée. »
« Je suis déçue de ne pas pouvoir le faire. »
« J’ai besoin de récupérer. »
« Cela me coûte beaucoup plus d’énergie qu’avant. »
La bienveillance ne consiste pas à embellir la réalité.
Elle consiste parfois simplement à cesser de la rendre encore plus dure par les mots que nous ajoutons.
À retenir
La bienveillance n’est ni la naïveté, ni la faiblesse, ni la complaisance.
Elle peut signifier :
se parler avec davantage de respect ;
reconnaître ses limites sans se dévaloriser ;
écouter l’expérience de l’autre sans lui imposer la nôtre ;
pouvoir être en désaccord sans attaquer ;
reconnaître ses erreurs ;
et
poser des limites lorsque cela est nécessaire.
Avec la fibromyalgie, nous devons déjà composer avec suffisamment de difficultés.
Nous n’avons peut-être pas besoin de devenir, en plus, notre propre adversaire.
Et entre nous, nous pouvons essayer de créer autre chose :
un endroit où l’on peut être entendu sans être jugé ;
aidé sans être dirigé ;
respecté même lorsque nos expériences diffèrent.
C’est aussi cela que MY FIBRO entend par :
bienveillance.
Sources
Paquet A., Fenouillet F. – « Gentillesse et bienveillance comme ressources psychologiques ». Sciences & Bonheur, vol. 5, 2021. Revue théorique francophone distinguant les notions de gentillesse et de bienveillance et examinant les données disponibles concernant leur rôle comme ressources psychologiques.
Petitjean M., Kerjean-Ritter M. – « Le programme Bienveillance Envers Soi (BES) pour des patients atteints de dépression », dans Lantheaume S., Shankland R. (dir.), Psychologie positive : 12 interventions. In Press, 2019, p. 221-246. DOI : 10.3917/pres.lanth.2019.01.0222. Présentation francophone d’une intervention centrée notamment sur l’autocompassion et la bienveillance envers soi.
Krakovsky M. – « L’autocompassion, l’art d’être indulgent avec soi-même ». Cerveau & Psycho, 2019, n° 110, p. 82-88. DOI : 10.3917/cerpsy.110.0082. Article francophone de vulgarisation scientifique sur l’autocompassion.
Segal Z. V., Williams M. G., Teasdale J. – « Bienveillance et autocompassion en thérapie cognitive basée sur la pleine conscience », dans La thérapie cognitive basée sur la pleine conscience pour la dépression. De Boeck Supérieur, Louvain-la-Neuve, édition francophone 2024, p. 145-151. La bienveillance y est présentée comme une dimension importante de la relation à l’expérience dans la MBCT.
Neff K. D. – Self-Compassion: An Alternative Conceptualization of a Healthy Attitude Toward Oneself. Self and Identity, 2003;2(2):85-101. DOI : 10.1080/15298860309032. Article fondateur du modèle contemporain de l’autocompassion.
Chio F. H. N., Mak W. W. S., Yu B. C. L. – Meta-analytic review on the differential effects of self-compassion components on well-being and psychological distress. Clinical Psychology Review, 2021;85:101986. DOI : 10.1016/j.cpr.2021.101986.
