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LA FENETRE DE JOHARI

30 mai 2025
7 min de lecture

Dernière mise à jour : 5 sept.


Vivre avec la fibromyalgie peut modifier bien davantage que nos capacités physiques.


Lorsque certaines activités deviennent difficiles, que nous devons demander de l’aide, réduire notre travail ou expliquer sans cesse une maladie invisible, le regard que nous portons sur nous-mêmes peut également changer.


Parfois, nous ne savons plus très bien comment nous définir.

Suis-je encore la personne que j’étais avant ?

Que voient les autres de moi ?

Qu’est-ce que je leur montre ?

Qu’est-ce que je préfère garder pour moi ?


La fenêtre de Johari peut offrir un petit outil de réflexion autour de ces questions.


Qu’est-ce que la fenêtre de Johari ?


La fenêtre de Johari est un modèle développé dans les années 1950 par deux psychologues américains, Joseph Luft et Harry Ingham.

Son nom vient d’ailleurs de la contraction de leurs prénoms : Joseph et Harington/Harry.


Le modèle a été conçu pour réfléchir à la connaissance de soi et aux relations avec les autres, notamment à travers deux mécanismes :

ce que nous choisissons de révéler de nous-mêmes ;

et

ce que les autres peuvent nous apprendre par leur regard ou leur retour.


Il ne s’agit ni d’un test de personnalité, ni d’un outil diagnostique, ni d’une thérapie de la fibromyalgie.

C’est simplement une manière de représenter ce que nous savons — ou non — de nous-mêmes et ce que les autres connaissent — ou non — de nous.


La fenêtre comprend quatre zones.


1. La zone ouverte : ce que je connais de moi et que les autres connaissent aussi


C’est ce que je sais de moi et que je laisse apparaître.


Cela peut concerner :

mes goûts ;

mes qualités ;

certaines difficultés ;

mes habitudes ;

mes valeurs ;

ou certains aspects de mon histoire.


Avec la fibromyalgie, cette zone peut aussi comprendre ce que j’ai choisi d’expliquer de ma maladie.

Par exemple, mes proches savent peut-être que je dois prévoir davantage de repos, que certaines activités me fatiguent beaucoup ou que je peux avoir besoin d’annuler au dernier moment.


Plus les personnes qui m’entourent disposent d’informations justes sur ce que je vis, moins elles doivent essayer de deviner.

Mais cela ne signifie pas que je doive tout raconter.


2. La zone cachée : ce que je sais de moi mais que je ne montre pas


Nous avons tous un jardin privé.


Des pensées.

Des peurs.

Des émotions.

Des expériences.

Des difficultés dont nous ne souhaitons pas forcément parler.


Avec une maladie invisible comme la fibromyalgie, cette zone peut parfois devenir particulièrement importante.


On peut cacher :

la douleur ;

l’épuisement ;

les difficultés cognitives ;

la peur de ne plus pouvoir travailler ;

le besoin d’aide ;

ou simplement le fait qu’une journée est beaucoup plus difficile qu’elle n’en a l’air.


Parfois, nous ne disons rien pour ne pas inquiéter.

Pour éviter les commentaires.

Pour ne pas avoir à nous justifier.

Ou parce que nous voulons simplement garder certaines choses pour nous.


La fenêtre de Johari ne nous demande pas de tout dévoiler.

Choisir ce que nous partageons, avec qui et à quel moment fait aussi partie de notre autonomie.


Mais il peut être intéressant de nous demander :

« Est-ce que je garde cela pour moi parce que je le souhaite… ou parce que j’ai peur de ne pas être compris ? »

La réponse peut être différente selon les personnes et les situations.


3. La zone aveugle : ce que les autres voient de moi et que je ne vois pas moi-même


Nous ne nous percevons jamais complètement de l’extérieur.


Les autres peuvent parfois remarquer chez nous quelque chose que nous ne voyons plus.

Une capacité d’adaptation.

De l’humour.

Une façon de rassurer les autres.

Une compétence.

Une tendance à toujours dépasser nos limites.

Ou, au contraire, le fait que nous avons l’air épuisé alors que nous continuons à dire :

« Ça va. »


Le regard des autres peut parfois nous aider à élargir celui que nous portons sur nous-mêmes.

Mais il faut ajouter une nuance importante :

ce que les autres pensent de nous n’est pas automatiquement vrai.


Le feedback d’une personne bienveillante qui nous connaît réellement n’a pas le même poids qu’une remarque blessante, un préjugé ou un jugement sur la maladie.

« Tu es courageuse » peut nous permettre de reconnaître une force que nous minimisions.

« Tu ne fais plus assez d’efforts » peut simplement révéler que la personne ne comprend pas la fibromyalgie.

Recevoir un regard extérieur ne signifie donc pas abandonner notre propre jugement.


4. La zone inconnue : ce que ni moi ni les autres ne connaissons encore


Cette dernière zone peut sembler mystérieuse.

Elle ne désigne pas une personnalité cachée qu’il faudrait absolument découvrir.


Elle rappelle simplement que nous ne savons pas à l’avance tout ce que nous pourrons apprendre, développer ou expérimenter au cours de notre vie.


Une maladie chronique peut fermer certaines portes.

Mais elle peut aussi nous conduire, parfois malgré nous, vers des situations que nous n’avions jamais envisagées.

Découvrir une nouvelle activité.

Développer une compétence.

Apprendre à demander de l’aide.

Trouver une autre manière de participer à la vie familiale.

S’investir dans une association.

Ou comprendre que certaines choses que nous pensions indispensables ne le sont finalement plus autant.


Il ne s’agit pas de prétendre que « la maladie est une chance ».

Les pertes restent des pertes.

Mais notre histoire ne s’arrête pas nécessairement au diagnostic.


La fibromyalgie peut bouleverser notre identité


Les recherches sur le vécu de la fibromyalgie montrent combien une maladie chronique longtemps incomprise ou contestée peut toucher l’identité, la légitimité et la manière dont une personne se perçoit dans le regard des autres.

Ce n’est pas surprenant.


Lorsque notre corps change ce que nous pouvons faire, certaines questions apparaissent :

Qui suis-je si je ne peux plus travailler comme avant ?

Si je ne peux plus tenir le même rôle dans ma famille ?

Si je dois demander de l’aide ?

Si les autres doutent de ce que je vis ?

Nous avons déjà abordé ces questions dans notre article ESTIME DE SOI.


La fenêtre de Johari peut simplement ajouter un autre angle :

la personne que je suis ne se résume ni à ce que je vois de moi aujourd’hui, ni à ce que les autres voient de moi.


Le regard des autres peut aussi nous aider


La maladie peut parfois attirer toute notre attention sur ce que nous avons perdu.

Alors, certaines qualités deviennent presque invisibles à nos propres yeux.


Un exercice simple peut être de demander à une ou deux personnes en qui nous avons confiance :

« Quelles qualités vois-tu encore chez moi ? »

ou :

« Qu’est-ce que tu apprécies dans ma manière d’être ? »


Les réponses peuvent surprendre.

Pas parce que les autres connaîtraient mieux notre identité que nous-mêmes.

Mais parce qu’ils peuvent parfois voir des aspects que la douleur, la fatigue ou le découragement nous empêchent momentanément de regarder.


Et dans un groupe de parole ?


La fenêtre de Johari peut également aider à comprendre ce qui se passe dans un groupe.


Lorsqu’une personne partage quelque chose de son expérience, elle peut faire passer une information de sa « zone cachée » vers sa « zone ouverte ».

« Moi aussi, j’ai peur de perdre mon emploi. »

« Moi aussi, j’ai du mal à demander de l’aide. »

« Moi aussi, je culpabilise lorsque je dois annuler. »

Et parfois, entendre quelqu’un répondre :

« Je vis exactement la même chose »

change déjà quelque chose.


Mettre des mots sur une expérience peut permettre de se sentir moins seul.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les groupes de parole peuvent être précieux.

Mais chacun doit rester libre de parler…

ou simplement d’écouter.


Un exercice simple


Si vous souhaitez utiliser la fenêtre de Johari comme outil de réflexion, vous pouvez prendre une feuille et dessiner quatre cases.


Puis vous demander :

Zone ouverte

Qu’est-ce que je connais de moi et que les personnes qui m’entourent connaissent également ?

Zone cachée

Qu’est-ce que je garde pour moi ? Est-ce un choix qui me convient ?

Zone aveugle

Y a-t-il des qualités ou des comportements que d’autres voient chez moi et que j’ai du mal à reconnaître ?

Zone inconnue

Qu’est-ce que je pourrais encore découvrir, essayer ou apprendre sur moi-même ?


Il n’est pas nécessaire de remplir toutes les cases.

Il n’y a aucune bonne réponse.

Et surtout, cet exercice n’a pas pour objectif de nous obliger à devenir une « meilleure version de nous-mêmes ».

Il peut simplement aider à regarder notre identité avec un peu plus de largeur.


À retenir


La fenêtre de Johari est un modèle de connaissance de soi et de communication, et non une thérapie de la fibromyalgie.


Elle distingue :

ce que je connais de moi et que je partage ;

ce que je connais mais garde privé ;

ce que les autres perçoivent et que je ne vois pas forcément ;

et

ce qui reste encore à découvrir.


Avec la fibromyalgie, elle peut nous inviter à réfléchir à ce que la maladie a changé dans notre manière de nous percevoir et dans nos relations avec les autres.

Elle nous rappelle aussi quelque chose d’important :

nous avons le droit de choisir ce que nous partageons.


Le regard des autres peut parfois nous aider…

mais il ne définit pas notre valeur.

Et ce que nous connaissons aujourd’hui de nous-mêmes n’est peut-être pas encore toute notre histoire.


Sources


  • Luft J. The Johari Window: A Graphic Model of Awareness in Interpersonal Relations. Modèle présenté avec Harry Ingham en 1955 puis développé par Joseph Luft dans ses travaux sur les relations interpersonnelles.

  • Luft J. Of Human Interaction. Mayfield Publishing Company, 1969. Ouvrage de référence développant notamment le modèle de la fenêtre de Johari, les notions de dévoilement de soi et de feedback.

  • Lowes R., Murphy R. Knowing You: Personal Tutoring, Learning Analytics and the Johari Window. Frontiers in Education, 2020;5:101. Présentation contemporaine de la fenêtre de Johari comme modèle de connaissance de soi, de communication, de feedback et de dévoilement.

  • Kerr J. M., DeMichelis C. Contested illness, contested identity: How women with fibromyalgia construct legitimacy online. Social Science & Medicine, 2025;381:118251. Étude consacrée notamment aux enjeux d’identité, de légitimité et de reconnaissance vécus par des femmes atteintes de fibromyalgie. DOI : 10.1016/j.socscimed.2025.118251.

 
 
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