top of page

LA PLAINTE

11 août 2025
8 min de lecture

Dernière mise à jour : 5 sept.


La douleur, la fatigue, l’injustice, l’incompréhension, les renoncements…

Quand on vit avec une maladie chronique comme la fibromyalgie, il y a parfois de quoi se plaindre.


Et se plaindre n’est pas forcément quelque chose de négatif.

Dire que l’on a mal, que l’on est épuisé, que l’on n’en peut plus ou que l’on trouve une situation injuste peut permettre d’exprimer ce que l’on vit, de demander de l’aide, de recevoir du soutien ou simplement d’être entendu.


Parfois, la plainte dit quelque chose de très simple :

« Ce que je vis est difficile et j’ai besoin que quelqu’un le reconnaisse. »


Être entendu avant de vouloir « positiver »


C’est particulièrement important dans la fibromyalgie.


De nombreuses personnes ont connu des années d’incompréhension, de minimisation de leurs symptômes ou de remarques laissant entendre qu’elles exagéraient.


Les recherches montrent d’ailleurs que l’invalidation — le fait de ne pas être cru, compris ou pris au sérieux — est fréquente chez les personnes atteintes de fibromyalgie et peut être associée à davantage de détresse psychologique.

La Haute Autorité de santé française insiste elle aussi, dans ses recommandations de 2025, sur un principe essentiel :

l’écoute du patient et la reconnaissance de sa souffrance sont un préalable à son engagement dans les soins.


Avant de demander à quelqu’un de chercher des solutions, il faut donc parfois commencer par reconnaître qu’il traverse réellement quelque chose de difficile.


Se plaindre, ruminer et catastropher : ce n’est pas la même chose


Ces notions sont parfois confondues.


Se plaindre, c’est exprimer une difficulté, une souffrance ou une insatisfaction.

Ruminer, c’est revenir encore et encore sur les mêmes pensées ou les mêmes problèmes sans parvenir à s’en détacher.


En psychologie de la douleur, on utilise également le terme catastrophisme (pain catastrophizing).

Malgré ce que le mot pourrait laisser penser, il ne signifie pas que la personne « dramatise pour rien », invente sa douleur ou manque de courage.

Il décrit plutôt un ensemble de pensées qui peuvent apparaître lorsque la douleur devient envahissante :

  • avoir beaucoup de difficulté à détourner son attention de la douleur ;

  • imaginer facilement le pire ;

  • avoir le sentiment que la situation est incontrôlable ;

  • se sentir complètement impuissant face aux symptômes.

Lorsque l’on souffre depuis longtemps et que les solutions semblent manquer, ces réactions sont parfaitement compréhensibles.


La théorie du bourgeon : accueillir sans s’installer


Le philosophe Fabrice Midal propose une image intéressante qu’il appelle la « théorie du bourgeon ».

Il ne s’agit pas d’une théorie scientifique sur la fibromyalgie, mais d’une métaphore qui peut nous aider à réfléchir à la manière dont nous accueillons ce que nous ressentons.


Un bourgeon n’est pas encore une fleur.

Il est quelque chose qui apparaît, que l’on peut observer et laisser évoluer.

Midal propose ainsi de ne pas chercher immédiatement à chasser une émotion désagréable, à la juger ou à la remplacer par une pensée positive.

Si je suis triste, en colère, inquiet ou découragé, je peux commencer par reconnaître :

« C’est ce que je ressens maintenant. »

Sans nier.

Sans culpabiliser.

Sans me dire que je devrais ressentir autre chose.

Mais accueillir une émotion ne signifie pas nécessairement s’y installer.


C’est là que l’image du bourgeon devient intéressante.

Une plainte peut parfois être un point de départ.

Elle peut nous aider à comprendre ce qui nous fait souffrir, ce qui nous manque ou ce dont nous aurions besoin.

Puis, parfois, quelque chose peut évoluer.

Pas forcément vers une solution spectaculaire.

Peut-être simplement vers une demande d’aide, une décision, une limite posée, une autre manière d’aborder la situation…

ou vers l’acceptation temporaire du fait qu’aujourd’hui, rien ne peut être changé.

Cette image peut se résumer ainsi :

accueillir ce qui est là, sans nécessairement y rester enfermé.


Le psychiatre François Bourgognon rapproche notamment cette approche de notions utilisées dans certaines psychothérapies contemporaines, où l’objectif n’est pas de supprimer toutes les émotions ou pensées inconfortables mais d’apprendre à leur laisser une place sans qu’elles dirigent entièrement notre comportement.

Cela ne veut évidemment pas dire que nous pouvons faire disparaître la douleur par la pensée.

Mais cela peut parfois changer notre relation à ce qui nous arrive.


Dans la fibromyalgie, que montrent les recherches ?


Une revue systématique publiée en 2026 a analysé 29 études regroupant plus de 20 000 adultes atteints de fibromyalgie.

Les chercheurs retrouvent plusieurs facteurs psychologiques et sociaux associés à la manière dont les personnes vivent leur maladie.

La détresse émotionnelle, l’anxiété, la dépression et le catastrophisme sont associés, dans de nombreuses études, à davantage de difficultés, tandis que le soutien social, le sentiment d’efficacité personnelle et certaines stratégies d’adaptation sont associés à une meilleure qualité de vie.


Mais il faut être très prudent dans l’interprétation.

La majorité des études sont observationnelles.

Elles montrent principalement des associations, pas des relations de cause à effet.

Autrement dit :

le catastrophisme ne provoque pas la fibromyalgie.

Et constater qu’une personne qui souffre énormément pense davantage à sa douleur ne permet évidemment pas de conclure que ses pensées sont responsables de cette douleur.


La relation peut aller dans plusieurs directions : plus on souffre, plus il peut être difficile de ne pas s’inquiéter ; et certaines façons de penser peuvent, à leur tour, rendre la douleur encore plus envahissante.


La plainte peut aussi être une demande de soutien


Une recherche particulièrement intéressante a été menée en Belgique.

Des chercheurs de l’UCLouvain et des Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles ont publié en 2025 une revue systématique consacrée au soutien social dans la douleur chronique.


Ils montrent notamment qu’un meilleur soutien social perçu est associé à une meilleure qualité de vie et à moins de symptômes dépressifs.

Là encore, les chercheurs restent prudents : une grande partie des études montre des associations et ne permet pas d’établir des relations de cause à effet.

Mais cela rappelle une chose importante :

parler de sa souffrance et être écouté peut aussi être une façon de créer du lien.


La réponse à une plainte n’est donc pas toujours :

« Arrête de te plaindre. »

Elle peut parfois être :

« Je t’entends. De quoi as-tu besoin ? »


Quand la plainte ne nous aide plus


Cela ne signifie pas pour autant que répéter constamment ce qui ne va pas nous fait toujours du bien.

Il peut arriver que nous tournions en boucle autour du même problème.

Nous racontons encore et encore ce qui s’est passé.

Nous imaginons ce qui pourrait encore mal se passer.

Nous cherchons une solution qui n’existe peut-être pas.

Nous ressassons une injustice sur laquelle nous n’avons aucune prise.

Et, après avoir parlé, nous nous sentons parfois encore plus épuisés qu’avant.


Dans ces moments-là, la question n’est pas :

« Ai-je le droit de me plaindre ? »

Évidemment que oui.

Une question peut être plus utile :

« Est-ce que ce que je suis en train de faire m’aide ? »


De quoi ai-je besoin ?


Une plainte contient souvent une information.

« J’en ai marre de tout faire à la maison » peut vouloir dire :

j’ai besoin d’aide.

« Personne ne comprend ma fatigue » peut vouloir dire :

j’ai besoin d’être reconnu.

« Je ne pourrai plus jamais rien faire » peut cacher :

j’ai peur de mon avenir.

« Les médecins ne m’écoutent pas » peut exprimer :

j’ai besoin que ma parole soit prise au sérieux.


Identifier ce besoin ne résout pas nécessairement le problème.

Mais cela peut parfois permettre de passer de :

« Ça ne va pas »

à :

« De quoi aurais-je besoin pour que cela aille un tout petit peu mieux ? »


C’est aussi, d’une certaine manière, ce que l’image du bourgeon permet de représenter : partir de ce qui est là, sans nier la souffrance, et voir si quelque chose peut progressivement en émerger.


Et lorsque rien ne peut être changé ?


C’est sans doute le plus difficile.

Certaines réalités de la maladie ne peuvent pas être résolues immédiatement.

Une poussée douloureuse ne disparaît pas parce que nous avons identifié un besoin.

Une injustice administrative peut durer.

Une activité perdue ne peut pas toujours être récupérée.

Un entourage ne devient pas compréhensif du jour au lendemain.

Dans ces situations, il n’est pas toujours nécessaire de chercher une solution.


Parfois, nous avons simplement besoin d’entendre :

« Oui, c’est difficile. »

Et d’avoir quelqu’un auprès de nous pendant que c’est difficile.


Pouvoir agir… là où c’est encore possible


La maladie chronique réduit parfois considérablement notre marge de manœuvre.

Mais elle ne la fait pas toujours disparaître complètement.


Certaines recherches récentes sur la fibromyalgie montrent que le sentiment d’efficacité personnelle — c’est-à-dire la conviction que l’on reste capable d’agir sur certains aspects de sa vie — est associé à une meilleure adaptation psychologique.


Il ne s’agit pas de penser que nous contrôlons tout.

Nous ne contrôlons ni la maladie ni tous ses symptômes.

Il s’agit plutôt de repérer les endroits où une petite marge d’action existe encore.


Demander de l’aide.

Dire non.

Faire une pause.

Changer une organisation.

Prendre rendez-vous.

Sortir quelques minutes.

Appeler quelqu’un.

Ou parfois simplement décider :

« Aujourd’hui, je n’ai rien à résoudre. J’ai besoin qu’on m’écoute. »


Dans les groupes de parole MY FIBRO


Cette distinction est importante pour nous.


Nos groupes de parole sont aussi des endroits où chacun doit pouvoir dire :

« J’en ai marre. »

« J’ai mal. »

« Je suis épuisé. »

« Je trouve cela injuste. »


Nous n’avons pas à répondre immédiatement par une solution, un conseil ou une injonction à voir le positif.

Être entendu par quelqu’un qui connaît une réalité similaire peut déjà faire énormément de bien.


Mais le groupe peut également permettre, lorsque la personne le souhaite, de découvrir comment d’autres ont fait face à une difficulté, de trouver une ressource ou simplement d’entrevoir une autre possibilité.


Accueillir la plainte ne signifie donc pas s’y enfermer.

Cela signifie lui laisser une place sans lui laisser nécessairement toute la place.


À retenir


Se plaindre n’est ni une faiblesse ni un comportement qu’il faudrait supprimer lorsqu’on vit avec une maladie chronique.

La plainte peut permettre d’exprimer une souffrance réelle, de demander de l’aide et de chercher du soutien.

Ce qui peut devenir difficile, c’est lorsque nos pensées tournent constamment autour de la douleur, de la peur ou de l’impuissance et qu’elles augmentent encore notre détresse.

Il ne s’agit alors certainement pas de culpabiliser la personne ni de lui demander de « penser positif ».

La « théorie du bourgeon » offre une jolie image pour résumer cette idée :

accueillir ce qui est là, sans nier ce que nous ressentons, puis voir si quelque chose peut doucement évoluer.

Et lorsque rien ne peut évoluer pour le moment, il reste parfois une chose essentielle :

ne pas avoir à porter seul ce qui est difficile.


Sources


  • Haute Autorité de santé (HAS), France. Fibromyalgie de l’adulte : conduite diagnostique et stratégie thérapeutique, recommandations de bonne pratique, 2025. La HAS souligne notamment l’importance de l’écoute, de la reconnaissance de la souffrance du patient et d’une prise en charge individualisée.

  • Rinaudo C. M., Van de Velde M., Steyaert A., Mouraux A. Navigating the biopsychosocial landscape: A systematic review on the association between social support and chronic pain. PLOS ONE, 2025;20(4). Revue systématique menée notamment par des chercheurs de l’UCLouvain et des Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles. DOI : 10.1371/journal.pone.0321750.

  • Silva W., Cardoso S., Simões M. Impact of psychosocial factors on fibromyalgia: A systematic review. General Hospital Psychiatry, 2026;101:61-81. Revue systématique de 29 études portant sur plus de 20 000 adultes atteints de fibromyalgie et étudiant notamment le catastrophisme, le soutien social et le sentiment d’efficacité personnelle. DOI : 10.1016/j.genhosppsych.2026.05.017.

  • Willemse H., Vriezekolk J. E., Geenen R. Discounting seems the most toxic dimension of invalidation in fibromyalgia: a cross-sectional analysis. Rheumatology International, 2025;45:101. Étude consacrée à l’invalidation vécue par les personnes atteintes de fibromyalgie.

  • Shimada S., Doorenbos A. Z., Goldstein E., Wi D. A Systematic Review of Pain Catastrophizing and Chronic Musculoskeletal Pain. Pain Management Nursing, 2026;27(1). Revue systématique consacrée au catastrophisme dans la douleur musculosquelettique chronique.

  • Midal F. La théorie du bourgeon : une philosophie anti-déprime. Flammarion / Versilio, 2024. Ouvrage philosophique proposant notamment la métaphore du « bourgeon » pour accueillir les émotions et les difficultés sans chercher immédiatement à les supprimer. Il ne s’agit pas d’une théorie scientifique ni d’un ouvrage spécifique à la fibromyalgie.

  • Bourgognon F. Psychiatre et psychothérapeute, contribution et éclairage clinique autour de La théorie du bourgeon. Ses travaux et commentaires rapprochent notamment cette approche de notions telles que l’acceptation et l’évitement expérientiel utilisées dans certaines thérapies comportemental

 
 
bottom of page