LACHER-PRISE
Dernière mise à jour : 5 sept.

Lâcher prise.
L’expression est devenue tellement courante qu’elle peut parfois agacer.
Lorsque l’on vit avec une maladie chronique, entendre :
« Il faut lâcher prise »
peut même sonner comme une nouvelle injonction.
Comme s’il suffisait d’arrêter de lutter, de se détendre ou de penser autrement pour aller mieux.
Ce n’est évidemment pas aussi simple.
Pour moi, le lâcher-prise signifie plutôt cesser de dépenser toute son énergie à lutter contre ce que l’on ne peut pas contrôler, afin de la préserver pour ce sur quoi on peut encore agir.
Ce n’est donc pas se résigner.
C’est apprendre à distinguer nos combats.
Ce qui dépend de nous… et ce qui ne dépend pas de nous
Cette réflexion ne date évidemment pas d’aujourd’hui.
Il y a près de deux mille ans, les philosophes stoïciens s’interrogeaient déjà sur la manière de vivre face aux événements que nous ne maîtrisons pas.
Dans ses Pensées pour moi-même, l’empereur et philosophe romain Marc Aurèle revient à plusieurs reprises sur cette distinction.
Son idée n’est pas que nous choisissons tout ce qui nous arrive.
Au contraire.
La maladie, les accidents, les réactions des autres ou de nombreux événements de la vie nous échappent.
Mais il nous invite à nous demander :
« Qu’est-ce qui dépend encore de moi dans cette situation ? »
Cette philosophie doit évidemment être maniée avec prudence lorsqu’on parle de douleur chronique.
Dire que nous pouvons agir sur notre manière de répondre à certaines situations ne signifie pas que la douleur serait créée par nos pensées.
La fibromyalgie est une maladie réelle.
Mais cette vieille question stoïcienne reste particulièrement pertinente :
parmi tout ce que la maladie m’impose, où se trouve encore ma marge de manœuvre ?
La Prière de la sérénité : quelques mots devenus universels
Cette même distinction se retrouve, bien des siècles plus tard, dans la célèbre Prière de la sérénité, généralement associée au théologien américain Reinhold Niebuhr et largement popularisée au XXe siècle, notamment par les Alcooliques anonymes.
Elle demande, en substance, la sérénité d’accepter ce que l’on ne peut changer, le courage de changer ce qui peut l’être et la sagesse de distinguer les deux.
Que l’on soit croyant ou non, cette idée peut parler à beaucoup d’entre nous.
Avec la fibromyalgie, nous sommes constamment confrontés à cette frontière.
Il y a ce que nous voudrions changer mais sur quoi nous n’avons, pour le moment, que peu ou pas de prise.
Et il y a ce sur quoi une action, même petite, reste possible.
Lâcher prise, ce n’est donc pas tout accepter passivement.
C’est aussi apprendre à reconnaître la différence entre ce qui mérite notre énergie parce que nous pouvons encore agir, et ce qui risque de nous épuiser sans nous donner davantage de pouvoir.
Cette distinction n’est pas toujours évidente.
Elle peut aussi évoluer avec le temps.
Ce qui était impossible hier peut devenir possible demain.
Ce sur quoi nous pensions avoir du contrôle peut aussi nous échapper.
Le lâcher-prise n’est donc pas une réponse définitive.
C’est une question que nous pouvons nous poser à nouveau :
« Aujourd’hui, qu’est-ce qui dépend de moi… et qu’est-ce que je peux peut-être cesser de porter ? »
Accepter n’est pas approuver
Avec la fibromyalgie, accepter la réalité peut être particulièrement difficile.
Accepter ne signifie pas :
« Je trouve cela normal. »
« Cela ne me fait plus souffrir. »
« Je renonce à chercher des solutions. »
« Je dois aimer ma maladie. »
ou :
« Je serai toujours comme cela. »
Accepter signifie d’abord reconnaître la réalité telle qu’elle est aujourd’hui.
J’ai une fibromyalgie.
Mon corps ne fonctionne plus exactement comme auparavant.
Certaines choses sont devenues plus difficiles.
Certaines limites sont réelles.
À partir de là, une autre question devient possible :
« Avec cette réalité, qu’est-ce que je peux encore faire, modifier, adapter ou construire ? »
Lâcher prise n’est pas renoncer
Cette nuance est essentielle.
Il y a une grande différence entre :
« Je ne peux rien faire »
et :
« Je ne peux pas agir sur tout. »
Je ne peux pas décider de ne plus avoir de fibromyalgie demain matin.
Mais je peux parfois agir sur l’organisation de ma journée.
Je ne contrôle pas l’arrivée d’une poussée.
Mais je peux essayer d’adapter mon programme lorsqu’elle survient.
Je ne peux pas obliger tout le monde à comprendre ma maladie.
Mais je peux choisir à qui je l’explique, poser certaines limites ou rechercher des personnes auprès desquelles je me sens compris.
Le lâcher-prise ne consiste donc pas à abandonner l’action. Il consiste à déplacer notre énergie vers les endroits où une marge de manœuvre existe réellement.
De « lâcher prise » à « accepter »
En psychologie de la douleur, on utilise peu l’expression « lâcher-prise ».
On parle davantage d’acceptation de la douleur et de flexibilité psychologique.
Ces notions se retrouvent notamment dans la thérapie d’acceptation et d’engagement, appelée ACT (Acceptance and Commitment Therapy).
L’objectif de l’ACT n’est pas de convaincre une personne que sa douleur n’a pas d’importance.
Il n’est pas non plus de lui demander d’abandonner les traitements ou de renoncer à l’amélioration.
Il s’agit notamment de l’aider à ne pas organiser toute son existence autour de la lutte contre la douleur lorsque cette lutte finit elle-même par réduire sa vie.
Dans ses recommandations de 2025 sur la fibromyalgie, la Haute Autorité de santé (HAS) explique que l’ACT encourage notamment à accepter certaines expériences internes difficiles, à prendre davantage de distance avec certaines pensées liées à la peur de la douleur et à se réengager dans des activités importantes pour la personne.
Le mot « engagement » est essentiel.
L’acceptation dont il est question ici est active.
Et dans la fibromyalgie ?
Une revue systématique avec méta-analyse publiée en 2024 a étudié spécifiquement l’ACT chez des personnes atteintes de fibromyalgie.
Six essais randomisés regroupant 384 participants ont été analysés.
Les résultats étaient notamment favorables concernant l’impact de la fibromyalgie sur le quotidien et l’acceptation de la douleur. Des améliorations ont également été observées pour plusieurs critères secondaires, notamment la douleur, la fatigue, l’anxiété, la dépression et le handicap.
Mais les études restent peu nombreuses et hétérogènes.
L’ACT n’est donc pas un traitement miracle de la fibromyalgie.
Elle constitue une approche psychologique pouvant aider certaines personnes à modifier leur relation avec une douleur devenue persistante et à préserver ou retrouver des activités qui comptent pour elles.
En Belgique, la revue indépendante Minerva a également analysé un essai important consacré à une ACT numérique autoguidée chez des adultes atteints de fibromyalgie.
Elle relève des effets positifs sur plusieurs dimensions, dont le fonctionnement, la douleur, la fatigue, les symptômes dépressifs et la flexibilité psychologique, tout en soulignant que les conditions de l’étude rendent difficile de savoir dans quelle mesure les mêmes résultats seraient observés dans la pratique quotidienne.
Accepter la douleur ne veut pas dire arrêter de la traiter
C’est probablement l’un des malentendus les plus fréquents.
On peut accepter qu’une douleur existe aujourd’hui…
et continuer à consulter.
On peut accepter certaines limites…
et poursuivre une réadaptation.
On peut reconnaître qu’on ne peut plus tout faire comme avant…
et chercher de nouvelles manières de faire.
On peut reconnaître qu’il n’existe actuellement pas de traitement qui guérisse la fibromyalgie…
et garder l’espoir que différentes prises en charge améliorent le quotidien.
L’acceptation concerne la réalité présente. Elle n’interdit pas de travailler à la faire évoluer.
Le piège de la lutte permanente
Lorsque quelque chose nous fait mal, notre réflexe naturel est de vouloir le faire disparaître.
C’est parfaitement normal.
Mais avec une maladie chronique, toute notre vie peut progressivement se retrouver placée en attente.
Attendre d’avoir moins mal pour sortir.
Attendre d’être moins fatigué pour revoir des amis.
Attendre de retrouver son corps d’avant pour reprendre une activité.
Attendre d’aller vraiment mieux pour recommencer à vivre.
Et parfois les mois ou les années passent.
Le lâcher-prise peut alors consister à se demander :
« Puis-je faire une petite place à quelque chose qui compte pour moi, même si tous mes symptômes ne sont pas partis ? »
Cela ne sera évidemment pas possible tous les jours.
Et cela ne signifie pas dépasser coûte que coûte ses limites.
Mais cette question permet parfois de sortir de l’alternative :
« soit je suis guéri, soit je ne peux rien vivre ».
La flexibilité plutôt que le contrôle
La notion de flexibilité psychologique me semble particulièrement intéressante dans la fibromyalgie.
Être flexible ne signifie pas tout accepter.
Cela signifie pouvoir adapter notre réponse à la réalité du moment.
Aujourd’hui, j’avais prévu une promenade.
Mon corps me permet de la faire : je la fais.
Il me permet seulement une promenade plus courte : je l’adapte.
Il ne me la permet vraiment pas aujourd’hui : je reporte.
Une même intention peut donc conduire à plusieurs réponses, selon la réalité du moment.
La rigidité serait plutôt :
« Je dois absolument faire ce que j’avais prévu »
ou, à l’inverse :
« Puisque je n’ai pas pu le faire aujourd’hui, je ne pourrai plus jamais le faire. »
Lâcher prise peut donc signifier renoncer au scénario prévu sans renoncer au projet lui-même.
Cela rejoint ce que nous avons vu dans notre article OBJECTIF :
adapter le pas ne signifie pas abandonner le chemin.
Ce sur quoi je peux agir
Lorsque quelque chose nous préoccupe énormément, un exercice très simple peut parfois aider.
Prendre une feuille et faire deux colonnes :
Ce sur quoi je peux agir.
et
Ce qui ne dépend pas de moi, ou pas entièrement.
Je ne contrôle pas le fait d’avoir une fibromyalgie.
Mais je peux chercher à mieux comprendre ma maladie.
Je ne contrôle pas ce que pense chaque personne de mon entourage.
Mais je peux choisir à qui j’explique ce que je vis.
Je ne contrôle pas entièrement mes symptômes demain.
Mais je peux éviter de remplir ma journée au maximum avant même de savoir comment je me sentirai.
Je ne contrôle pas toutes les décisions politiques concernant la reconnaissance et la prise en charge de la maladie.
Mais collectivement, nous pouvons témoigner, interpeller et défendre les besoins des patients.
La deuxième colonne ne devient pas pour autant sans importance.
Certaines choses que nous ne contrôlons pas peuvent être profondément douloureuses ou injustes.
Mais nous épuiser à essayer de contrôler l’incontrôlable ne nous donne pas davantage de contrôle.
C’est finalement la même question que celle posée, chacun à leur manière, par Marc Aurèle et par la Prière de la sérénité.
Lâcher prise sur la personne que nous étions ?
C’est peut-être l’un des exercices les plus difficiles.
La fibromyalgie nous confronte souvent à la comparaison avec « avant ».
Avant, je pouvais.
Avant, je travaillais.
Avant, je sortais.
Avant, je faisais tout cela sans devoir calculer mon énergie.
Il ne s’agit pas d’effacer cette personne ni de prétendre que les pertes n’existent pas.
Mais continuer à mesurer chacune de nos journées aux capacités que nous avions auparavant peut devenir extrêmement douloureux.
Lâcher prise peut parfois signifier :
cesser d’exiger de la personne que nous sommes aujourd’hui qu’elle vive exactement comme celle que nous étions hier.
Cela rejoint naturellement notre réflexion sur L’ESTIME DE SOI.
Nos capacités ont peut-être changé.
Notre valeur, elle, ne se mesure pas au nombre de choses que nous pouvons encore accomplir.
« Pourquoi moi ? »
Je ne pense pas que cette question soit inutile.
Parfois, nous avons besoin de la poser.
Pourquoi cette maladie ?
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi toutes ces limitations ?
Elle peut exprimer de la colère, de l’injustice, de la peur ou du chagrin.
Mais il arrive aussi un moment où aucune réponse satisfaisante ne vient.
Une autre question peut alors progressivement apparaître :
« Et maintenant ? »
De quoi ai-je besoin ?
Qui peut m’aider ?
Quelle information me manque ?
Qu’est-ce qui mérite réellement mon énergie ?
Qu’est-ce que je peux adapter ?
Qu’est-ce qui reste possible ?
Ce n’est pas remplacer une pensée « négative » par une pensée « positive ».
C’est passer de ce que je ne peux pas résoudre à ce sur quoi je peux peut-être encore agir.
Mon fil
Je vois parfois la vie comme un fil sur lequel nous avançons en équilibre.
Certaines personnes semblent y marcher avec l’aisance d’un funambule.
D’autres vacillent davantage.
Moi aussi, j’ai regardé en bas.
Et il m’est arrivé de perdre l’équilibre.
À certains moments de ma vie avec la fibromyalgie, j’ai dû reconnaître que je ne pouvais plus continuer exactement de la même manière.
J’ai dû accepter de demander de l’aide.
Ce n’était pas abandonner.
C’était m’accrocher autrement au fil.
J’ai aussi la chance d’être accompagnée par mon mari.
Pas par quelqu’un qui fait systématiquement les choses à ma place, mais par quelqu’un qui m’aide à chercher comment je peux encore les faire moi-même lorsque c’est possible et qui m’aide lorsque cela ne l’est pas.
Aujourd’hui, lorsque je regarde devant moi sur ce fil, je ne vois pas un grand objectif abstrait appelé « guérison ».
Je vois des choses beaucoup plus concrètes.
Les bras tendus de mes petits-enfants pour que je les prenne dans mes bras.
Leur sourire lorsque je vais les chercher à l’école.
Les nouvelles de mes enfants.
Ma tête sur l’épaule de mon mari.
Le chant des oiseaux dans les bois.
Notre chien qui se blottit contre moi.
Les vers d’un poème qui commencent à se dessiner dans ma tête.
Ma vie, c’est aussi cela.
Et c’est vers cela que j’ai envie de continuer à avancer.
À retenir
Lâcher prise ne signifie pas renoncer.
Il ne s’agit ni d’aimer la maladie, ni de cesser de chercher des solutions, ni de prétendre que la douleur n’a pas d’importance.
Marc Aurèle nous invitait déjà à distinguer ce qui dépend de nous de ce qui nous échappe.
La Prière de la sérénité résume, dans un langage devenu familier à beaucoup, cette même recherche : accepter ce qui ne peut être changé, agir sur ce qui peut l’être et apprendre à distinguer les deux.
Les approches psychologiques contemporaines parlent davantage d’acceptation et de flexibilité psychologique : reconnaître la réalité présente, réduire certaines luttes qui nous épuisent et continuer, lorsque cela est possible, à agir en direction de ce qui compte pour nous.
Nous ne contrôlons pas tout.
Mais nous ne sommes pas nécessairement impuissants pour autant.
Peut-être que le lâcher-prise commence là :
reconnaître ce que nous devons parfois laisser être…et préserver notre énergie pour ce que nous pouvons encore choisir de faire.
Sources
Haute Autorité de santé (HAS), France. Fibromyalgie de l’adulte : conduite diagnostique et stratégie thérapeutique, recommandations de bonne pratique, 2025. La HAS présente notamment la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) parmi les interventions psychologiques étudiées dans la douleur chronique. Elle décrit une approche centrée sur l’acceptation des expériences internes difficiles, la flexibilité psychologique et le réengagement dans des activités valorisantes.
Minerva, Belgique. Stas P. Que penser de la thérapie d’acceptation et d’engagement (Acceptance and Commitment Therapy, ACT) numérique autoguidée dans la prise en charge de la fibromyalgie ? Minerva, 2024;23(10):253-257. Analyse critique belge d’un essai randomisé montrant des effets positifs sur plusieurs dimensions de la fibromyalgie, notamment le fonctionnement, la douleur, la fatigue, les symptômes dépressifs et la flexibilité psychologique, tout en soulignant les limites de généralisation à la pratique courante.
Eastwood F., Godfrey E. The efficacy, acceptability and safety of acceptance and commitment therapy for fibromyalgia – a systematic review and meta-analysis. British Journal of Pain, 2024;18(3):243-256. Revue systématique et méta-analyse de six essais randomisés regroupant 384 participants atteints de fibromyalgie. DOI : 10.1177/20494637231221451. PMID : 38751564.
Marc Aurèle. Pensées pour moi-même, notamment Livre VIII, §47. Texte philosophique stoïcien abordant notamment la distinction entre ce qui relève de notre action et ce qui constitue un obstacle extérieur indépendant de nous. Il s’agit ici d’une référence philosophique et non d’une source médicale.
Niebuhr R. / Alcoholics Anonymous World Services. The Serenity Prayer – historical background. La formulation moderne de la Prière de la sérénité est généralement associée à Reinhold Niebuhr et a été largement popularisée par les Alcooliques anonymes au XXe siècle. Elle est utilisée ici comme référence culturelle et philosophique, et non comme outil thérapeutique validé.
McCracken L. M. Psychological Flexibility, Chronic Pain, and Health. Annual Review of Psychology, 2024;75:601-624. Revue consacrée à la flexibilité psychologique dans la douleur chronique et à son rôle dans les approches contemporaines fondées sur l’acceptation.
Dionne F., Veillette J. Apprivoiser la douleur chronique avec l’ACT. Dunod, 2021. Ouvrage francophone consacré à l’utilisation de la thérapie d’acceptation et d’engagement dans la douleur chronique, autour notamment de l’acceptation active, des valeurs et du réengagement dans les activités importantes.
