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LES EMOTIONS

  • 6 mai 2024
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 24 heures


Lorsque l’on vit avec une fibromyalgie, les émotions peuvent parfois prendre beaucoup de place.


La douleur qui s’installe. La fatigue qui oblige à renoncer. L’incompréhension. La peur de l’avenir. La colère face à une situation injuste. La tristesse de ne plus pouvoir faire certaines choses comme avant.


Mais aussi la joie d’une bonne journée, le plaisir d’une rencontre, la fierté d’avoir réussi quelque chose ou le soulagement de se sentir enfin compris.


Les émotions font partie de notre expérience de la maladie. Elles ne sont pas la cause de la fibromyalgie.


Cette distinction est essentielle.


Qu’est-ce qu’une émotion ?


Une émotion est une réaction complexe à une situation que notre cerveau et notre organisme considèrent comme importante.


Elle comporte généralement plusieurs dimensions :

  • ce que nous ressentons intérieurement ;

  • les pensées qui accompagnent ce ressenti ;

  • des réactions physiologiques comme une accélération du cœur, une tension musculaire ou des larmes ;

  • des expressions du visage ou du corps ;

  • et parfois une tendance à agir : s’éloigner, se défendre, se rapprocher, demander de l’aide…


On présente souvent la joie, la peur, la colère, la tristesse, la surprise et le dégoût comme six émotions fondamentales.

Ce modèle, popularisé notamment par les travaux du psychologue Paul Ekman, reste très connu. Mais la recherche sur les émotions a beaucoup évolué et il n’existe pas aujourd’hui une liste universelle et incontestée d’un nombre précis d’émotions de base.


Ce qui importe surtout pour nous n’est donc pas de les ranger parfaitement dans des cases, mais d’apprendre à reconnaître ce que nous ressentons.


Il n’existe pas de « mauvaises » émotions


Certaines émotions sont agréables.

D’autres sont franchement pénibles.


Mais une émotion désagréable n’est pas nécessairement une émotion inutile ou « négative ».

La peur peut nous signaler un danger ou une incertitude.

La colère peut apparaître lorsque nous percevons une injustice ou qu’une limite importante est franchie.

La tristesse accompagne notamment les pertes et les renoncements.

La joie nous rapproche de ce qui nous fait du bien et favorise le lien avec les autres.

Une émotion est d’abord une information.


Cela ne signifie pas que toutes nos réactions sous l’effet d’une émotion soient forcément adaptées. Je peux être légitimement en colère sans que tout ce que je fais lorsque je suis en colère soit souhaitable.

L’enjeu n’est donc pas de supprimer l’émotion.

Il est plutôt d’apprendre à l’identifier, la comprendre et choisir ce que nous allons en faire.


Fibromyalgie et émotions : attention aux raccourcis


Les recherches montrent des liens entre douleur chronique, détresse émotionnelle, anxiété, humeur dépressive et difficultés de régulation émotionnelle.

Mais un lien statistique n’est pas une preuve de causalité.

Il serait donc faux de conclure :

« Vous avez mal parce que vous gérez mal vos émotions. »


Vivre avec une douleur chronique peut en soi augmenter le stress, la frustration, la peur, la fatigue émotionnelle et le sentiment d’impuissance.

Et inversement, un état émotionnel très intense peut parfois modifier la manière dont la douleur est vécue.

Douleur et émotions peuvent s’influencer mutuellement sans que l’une soit simplement la cause de l’autre.


L’expertise collective de l’Inserm sur la fibromyalgie décrit précisément cette complexité biopsychosociale.


La HAS rappelle également, dans ses recommandations de 2025, que les dimensions émotionnelles doivent être prises en compte dans la prise en charge, sans pour autant réduire la fibromyalgie à un problème psychologique.


Réguler une émotion ne signifie pas la contrôler


On parle souvent de « gestion des émotions ».

Je préfère le terme régulation émotionnelle.


« Gérer » peut donner l’impression qu’une personne suffisamment disciplinée devrait réussir à empêcher sa peur, sa colère ou sa tristesse d’apparaître.

Ce n’est pas ainsi que fonctionnent les émotions.


Réguler une émotion, ce n’est pas décider de ne plus la ressentir.

C’est plutôt pouvoir :

  • reconnaître ce qui est en train de se passer ;

  • mettre des mots dessus lorsque c’est possible ;

  • comprendre ce qui l’a déclenchée ;

  • tolérer sa présence sans être entièrement submergé ;

  • et choisir progressivement une réponse adaptée.


Certaines situations nécessiteront une action.

D’autres une discussion.

D’autres encore du repos, du soutien ou simplement du temps.


Reconnaître ce que l’on ressent n’est pas toujours facile


Nous ne sommes pas tous égaux face aux émotions.


Certaines personnes identifient très facilement :

« je suis inquiet »,

« je suis déçu »,

« je suis en colère ».


Pour d’autres, il est beaucoup plus difficile de distinguer ce qui se passe intérieurement.

Elles savent qu’elles vont mal, mais sans parvenir à préciser pourquoi.

On utilise le terme alexithymie pour désigner notamment des difficultés à identifier et à décrire ses propres émotions.


L’UCLouvain mène justement des recherches sur cette question et sur les mécanismes de régulation émotionnelle.

Dans la fibromyalgie, une revue systématique et méta-analyse portant sur 32 études a retrouvé davantage d’alexithymie que dans les groupes témoins. Elle était également associée à davantage d’anxiété, de dépression et, plus modestement, à une douleur plus importante.

Mais là encore, cela ne permet pas de dire que l’alexithymie provoque la fibromyalgie.


Vivre longtemps avec une maladie, du stress, de la douleur et parfois une forte invalidation peut aussi influencer notre manière d’identifier et d’exprimer ce que nous ressentons.


Les émotions peuvent nous parler de nos besoins


Une émotion peut parfois nous aider à identifier quelque chose qui compte pour nous.


Imaginons qu’un employeur fasse une remarque désobligeante sur mes absences dues à la maladie.

Je peux ressentir :

de la peur, parce que mon emploi et ma sécurité financière comptent ;

de la colère, parce que je me sens traité injustement ;

de la tristesse, parce que j’aurais besoin d’être compris et reconnu.


L’émotion n’est pas un code universel où « colère = tel besoin » et « tristesse = tel autre ».

Mais elle peut devenir une porte d’entrée vers une question intéressante :

« Qu’est-ce qui est important pour moi dans cette situation ? »

ou :

« De quoi aurais-je besoin maintenant ? »


C’est d’ailleurs une idée que nous retrouvons dans la communication non violente, abordée dans un autre article de MY FIBRO.


Éviter à tout prix une émotion n’est pas toujours la meilleure stratégie


Lorsque quelque chose est douloureux, notre premier réflexe est souvent de vouloir nous en débarrasser.

C’est humain.


Mais lutter constamment contre une émotion peut parfois lui donner encore davantage de place.

Se répéter :

« Je ne dois pas être triste »,

« Je ne devrais pas être en colère »,

« Il faut que j’arrête d’avoir peur »


peut ajouter une deuxième souffrance à la première :

celle de se juger pour ce que l’on ressent.


Cela rejoint ce que nous avons vu dans notre article sur LA PLAINTE avec la métaphore du bourgeon : accueillir ce qui est là ne signifie pas s’y installer.

On peut reconnaître :

« oui, aujourd’hui je suis découragé »

sans conclure :

« je serai toujours découragé ».


Accepter la présence d’une émotion ne signifie ni l’approuver, ni lui obéir, ni renoncer à agir.


Quand les émotions deviennent envahissantes


Toutes les émotions ne nécessitent évidemment pas une prise en charge psychologique.

Être triste après une perte ou anxieux avant une décision importante n’est pas une maladie.


Mais il peut être utile de demander de l’aide lorsque :

  • l’anxiété devient très envahissante ;

  • la tristesse persiste et affecte profondément le quotidien ;

  • la colère devient difficile à contrôler ;

  • les émotions conduisent à éviter de plus en plus d’activités ;

  • on se sent durablement dépassé ;

  • ou que l’on n’arrive plus à retrouver de moments de plaisir ou d’apaisement.

Un psychologue peut alors aider à développer des stratégies de régulation émotionnelle.


Consulter pour les conséquences psychologiques d’une maladie chronique ne signifie pas que la maladie est psychologique.


Parler de ses émotions peut aider… mais pas toujours de la manière que l’on croit


Le psychologue belge Bernard Rimé, professeur émérite de l’UCLouvain, a consacré une grande partie de ses recherches au partage social des émotions.


Après un événement émotionnel important, nous avons très souvent envie de raconter ce qui s’est passé.

Pourquoi ?

Parce que nous cherchons notamment :

du soutien ;

de la compréhension ;

du sens ;

une validation ;

ou simplement la présence de quelqu’un.


Mais les recherches de Bernard Rimé montrent quelque chose d’intéressant : parler d’une émotion ne provoque pas automatiquement une sorte de “vidange émotionnelle” qui ferait disparaître le ressenti.


Les effets du partage sont plus complexes.

Parler peut favoriser le lien social, aider à donner du sens à ce qui s’est passé ou permettre de se sentir soutenu.

Mais raconter encore et encore la même situation sans que rien ne change peut aussi entretenir l’activation émotionnelle.

Cela rejoint ce que nous avons vu à propos de la rumination dans l’article LA PLAINTE.


Le soutien social compte


Une étude publiée en 2025 auprès de 367 personnes atteintes de fibromyalgie a étudié conjointement douleur, difficultés de régulation émotionnelle et soutien social.

Les chercheurs ont retrouvé des relations entre ces différents éléments et l’anxiété, la dépression, le handicap fonctionnel et la qualité de vie.


Comme souvent, il s’agit d’associations et non d’une preuve qu’un facteur en provoque directement un autre.

Mais ces résultats renforcent une idée importante :

nous n’avons pas nécessairement à gérer seuls tout ce que la maladie nous fait vivre.


Les groupes de parole MY FIBRO


C’est précisément l’une des fonctions de nos groupes.


Ils doivent offrir un espace où l’on peut dire :

« Je suis en colère. »

« J’ai peur. »

« Je suis triste. »

« Aujourd’hui, je vais bien. »

« Je n’arrive même pas à savoir ce que je ressens. »

Sans devoir justifier immédiatement cette émotion.

Et sans que quelqu’un cherche systématiquement à la faire disparaître.


Parfois, nous avons besoin d’un conseil.

Parfois d’une piste concrète.

Et parfois simplement de quelqu’un qui nous dise :

« Je comprends. »


Le groupe permet également de constater que nous pouvons ressentir des émotions très différentes face à une même situation.

Il n’existe pas une bonne manière de vivre la fibromyalgie.


Quelques pistes très simples


Lorsque l’émotion monte, quelques questions peuvent parfois aider :

Qu’est-ce que je ressens ?

Qu’est-ce qui vient de se passer ?

Qu’est-ce qui compte pour moi dans cette situation ?

Ai-je besoin d’agir, d’en parler, de demander de l’aide… ou simplement de laisser passer un peu de temps ?

Et lorsque nous n’arrivons pas à répondre, ce n’est pas grave.

Identifier précisément une émotion est déjà un apprentissage.


On peut aussi utiliser des outils comme une roue des émotions ou des cartes d’émotions — notamment celles que nous utilisons parfois dans les activités MY FIBRO — pour enrichir progressivement notre vocabulaire émotionnel.


Passer de :

« Je vais mal »

à :

« Je suis déçu »,

« je suis inquiet »,

« je me sens rejeté »,

ou

« je suis frustré »

peut parfois nous aider à mieux comprendre ce qui est en jeu.


Et les émotions agréables ?


Prendre les émotions difficiles au sérieux ne signifie pas oublier les autres.


Les moments de joie, de plaisir, d’intérêt, de fierté, de tendresse ou d’émerveillement ont eux aussi leur place.

Il ne s’agit pas de forcer la pensée positive.

Une journée difficile ne devient pas merveilleuse parce que nous avons vu un joli coucher de soleil.

Mais une expérience agréable et une expérience douloureuse peuvent parfois coexister.


Je peux avoir mal et rire.

Être fatigué et apprécier une conversation.

Être inquiet et ressentir malgré tout de la joie.

La maladie n’a pas besoin de disparaître complètement pour qu’un moment agréable puisse exister.


À retenir


Les émotions ne provoquent pas la fibromyalgie.

Mais vivre avec une maladie douloureuse et imprévisible peut naturellement susciter peur, colère, tristesse, frustration, joie, soulagement ou espoir.


Réguler ses émotions ne signifie pas les supprimer.

Il s’agit plutôt d’apprendre à les identifier, à les accueillir et à choisir ce que nous souhaitons faire de l’information qu’elles nous apportent.


Les recherches montrent des associations entre difficultés de régulation émotionnelle, détresse psychologique, douleur et qualité de vie dans la fibromyalgie, mais ces relations sont complexes et souvent réciproques.


Et surtout :

une émotion n’est pas une faiblesse.

Elle est une partie de ce que nous vivons.

Parfois elle nous demande d’agir.

Parfois de parler.

Parfois de demander de l’aide.

Et parfois simplement…

de lui laisser le temps de passer.


Sources


  • UCLouvain, Belgique. Quand l’alexithymie bride la régulation des émotions, 2024, mise à jour en 2026. Présentation des recherches menées à l’UCLouvain sur l’alexithymie, l’identification des émotions et les stratégies de régulation émotionnelle.

  • Rimé B., Bouchat P., Paquot L., Giglio L., Belgique. Intrapersonal, interpersonal, and social outcomes of the social sharing of emotion. Current Opinion in Psychology, 2020;31:127-134. Travaux menés notamment à l’UCLouvain et à l’ULB sur les effets individuels et sociaux du partage des émotions. Ils montrent notamment que le partage émotionnel est un phénomène complexe et ne correspond pas simplement à une « décharge » émotionnelle. DOI : 10.1016/j.copsyc.2019.08.024.

  • Inserm, France. Fibromyalgie – Expertise collective, 2020. L’expertise analyse notamment les dimensions émotionnelles et psychosociales de la fibromyalgie, l’alexithymie, la détresse psychologique et leurs associations avec l’expérience douloureuse, tout en les replaçant dans un modèle biopsychosocial.

  • Haute Autorité de santé (HAS), France. Fibromyalgie de l’adulte : conduite diagnostique et stratégie thérapeutique, recommandations de bonne pratique, 2025. La HAS intègre les émotions, les croyances, les attentes et la détresse psychologique dans l’évaluation globale de la fibromyalgie et rappelle la place possible des psychothérapies, notamment pour travailler la régulation émotionnelle, l’anxiété ou l’humeur dépressive.

  • Aaron R. V., Fisher E. A., de la Vega R. et al. The relationship of alexithymia to pain and other symptoms in fibromyalgia: a systematic review and meta-analysis. European Journal of Pain, 2023;27(3):321-337. Revue systématique et méta-analyse de 32 études. L’alexithymie était plus fréquente chez les personnes atteintes de fibromyalgie et associée à l’anxiété, la dépression et, plus modestement, à l’intensité de la douleur. PMID : 36471652.

  • Telli H., Akkus M. The interplay of pain, emotional regulation difficulties, and social support in individuals diagnosed with fibromyalgia: impact on depression, anxiety, functional disability, and quality of life. Psychology, Health & Medicine, 2025;30(7):1540-1559. Étude menée auprès de 367 personnes atteintes de fibromyalgie, montrant des associations entre douleur, difficultés de régulation émotionnelle, soutien social, anxiété, dépression, handicap fonctionnel et qualité de vie. DOI : 10.1080/13548506.2025.2469191.

 
 
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