METAUX LOURDS
- 21 juin 2024
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 août

Les métaux peuvent-ils jouer un rôle dans la fibromyalgie ?
La question du rôle des métaux dans la fibromyalgie revient régulièrement.
Elle est parfois présentée de manière très catégorique :
« les métaux lourds provoquent la fibromyalgie »
ou, à l’inverse :
« cette hypothèse n’a aucun fondement ».
La réalité scientifique est plus nuancée.
Certains métaux peuvent réellement avoir des effets toxiques sur le système nerveux, le système immunitaire, les mitochondries ou le stress oxydatif. Par ailleurs, plusieurs études ont observé chez certaines personnes atteintes de fibromyalgie des différences concernant certains métaux, oligoéléments ou sensibilisations à des matériaux.
Ces observations justifient que cette piste continue à être étudiée.
Mais elles ne permettent pas aujourd’hui d’affirmer que :
les métaux lourds constituent une cause générale de la fibromyalgie.
Pourquoi cette hypothèse intéresse-t-elle les chercheurs ?
Le plomb, le mercure, le cadmium ou certaines formes d’arsenic peuvent être toxiques lorsqu’une exposition suffisante se produit.
Ils peuvent notamment influencer :
le système nerveux ;
le fonctionnement mitochondrial ;
les réponses immunitaires ;
le stress oxydatif ;
certains mécanismes inflammatoires.
Or plusieurs de ces domaines sont également étudiés dans la fibromyalgie.
Il existe donc une plausibilité biologique.
Mais constater que deux phénomènes agissent sur des mécanismes similaires ne suffit pas à démontrer que l’un provoque l’autre.
Des différences biologiques ont été observées
Une étude portant sur 105 personnes atteintes de fibromyalgie et 105 témoins a retrouvé chez les personnes fibromyalgiques :
davantage d’aluminium, de cuivre et de manganèse ;
moins de magnésium et de zinc ;
ainsi que davantage de marqueurs de stress oxydatif.
Certaines de ces différences étaient associées à la sévérité des symptômes.
Ces résultats sont intéressants, mais ils ne permettent pas de savoir si ces différences :
existaient avant la maladie ;
sont une conséquence de celle-ci ;
sont influencées par l’alimentation, les médicaments ou l’environnement ;
ou participent réellement à son développement.
D’autres études n’ont d’ailleurs pas retrouvé de profil compatible avec une intoxication généralisée aux métaux lourds chez les personnes atteintes de fibromyalgie.
Les résultats restent donc
Une autre piste : la sensibilisation à certains métaux
Il faut également distinguer intoxication et sensibilisation immunologique.
Une petite étude publiée en 2013 a suivi 15 femmes atteintes de fibromyalgie qui présentaient une réaction à différents métaux lors d’un test immunologique.
Après réduction de l’exposition aux métaux auxquels elles étaient sensibilisées, notamment par le remplacement de certaines restaurations dentaires, plusieurs participantes ont rapporté une amélioration importante.
Au suivi à cinq ans, environ la moitié ne remplissaient plus les critères utilisés pour la fibromyalgie.
Ces résultats sont intrigants.
Mais l’étude était très petite, concernait des patientes spécialement sélectionnées pour leur sensibilisation aux métaux et ne comportait pas de véritable groupe témoin.
Elle ne démontre donc pas que :
les métaux dentaires provoquent la fibromyalgie.
Elle suggère plutôt qu’un sous-groupe particulier de personnes sensibilisées pourrait éventuellement être concerné.
Des travaux plus récents poursuivent cette piste
En 2023, une équipe suédoise a étudié 119 femmes atteintes de fibromyalgie à l’aide de tests cutanés portant notamment sur des matériaux dentaires.
Les chercheurs ont retrouvé davantage de sensibilisations à l’or ainsi qu’à certains acrylates et méthacrylates.
Une étude publiée en 2025 sur la même cohorte a retrouvé une allergie de contact à l’or chez environ un tiers des participantes.
Ces résultats ne prouvent pas que ces matériaux causent la fibromyalgie.
Ils montrent cependant que certaines sensibilisations particulières pourraient être plus fréquentes chez certains patients et méritent d’être étudiées.
Des observations françaises intéressantes
La littérature francophone apporte également des éléments qui expliquent pourquoi cette hypothèse continue d’être discutée.
En 2021, une équipe du CHU Amiens-Picardie a publié le cas d’une patiente présentant un tableau évoquant une fibromyalgie après la pose d’un implant Essure®, dans un contexte de sensibilisation à plusieurs métaux et de concentrations urinaires augmentées de certains d’entre eux.
Les symptômes se sont progressivement améliorés après retrait de l’implant.
Un cas isolé ne permet évidemment pas d’établir une règle générale.
Mais il peut faire émerger une hypothèse.
La cohorte française ABLIMCO, menée notamment aux Hospices Civils de Lyon, a ensuite étudié des femmes symptomatiques porteuses d’implants Essure®.
Les chercheurs ont retrouvé davantage de certains métaux, notamment du nickel et du chrome, à proximité des implants et ont décrit chez certaines patientes des symptômes systémiques parfois qualifiés de « fibromyalgia-like ».
Ces travaux montrent qu’une exposition métallique particulière peut être associée à un tableau ressemblant à la fibromyalgie.
Ils ne démontrent cependant pas que :
Essure® provoque une fibromyalgie
ni que
les métaux lourds constituent une cause générale de la maladie.
Intoxication et allergie : ce n’est pas la même chose
Une personne peut être exposée à un métal sans y être allergique.
Elle peut être allergique à un métal sans être intoxiquée.
Et détecter un métal dans le sang ou les urines ne signifie pas nécessairement qu’il est présent à une concentration toxique.
Une intoxication dépend notamment :
de la dose ;
de la durée de l’exposition ;
de la voie d’exposition ;
et de la forme chimique du métal.
Une allergie ou une sensibilisation implique, elle, une réaction du système immunitaire.
Ces deux situations nécessitent donc des examens et une interprétation différents.
Faut-il rechercher les métaux lourds chez toutes les personnes fibromyalgiques ?
Non.
Il n’existe actuellement aucune recommandation proposant un dépistage systématique chez toutes les personnes atteintes de fibromyalgie.
En revanche, une recherche spécifique peut être pertinente lorsqu’il existe :
une exposition professionnelle ou industrielle ;
une exposition environnementale connue ;
un implant ou dispositif particulier ;
une consommation potentiellement contaminée ;
des symptômes compatibles avec une intoxication ;
une réaction cutanée ou buccale évoquant une allergie à un matériau.
Dans ce cas, les examens doivent être choisis en fonction du métal ou de l’exposition suspectée.
Et les amalgames dentaires ?
Les amalgames contiennent du mercure associé à d’autres métaux.
Le mercure peut être toxique selon sa forme et la quantité absorbée.
Mais la présence d’un amalgame dentaire ne signifie pas automatiquement intoxication au mercure.
À l’heure actuelle, les données ne permettent pas de recommander le retrait systématique des amalgames ou autres restaurations métalliques pour traiter une fibromyalgie.
La situation est différente lorsqu’une allergie documentée ou une autre indication médicale ou dentaire existe.
Chélation et cures « détox »
La chélation est un véritable traitement médical utilisé dans certaines intoxications documentées.
Mais :
la chélation n’est pas un traitement de la fibromyalgie.
Elle peut provoquer des effets indésirables et doit répondre à une indication médicale précise.
De même, chlorelle, coriandre, spiruline, glutathion, sauna ou autres programmes dits de « détoxification » sont parfois proposés pour éliminer les métaux.
Nous ne disposons pas de preuves suffisantes pour considérer ces pratiques comme des traitements d’une intoxication aux métaux lourds ou de la fibromyalgie.
Une véritable intoxication nécessite une prise en charge spécifique.
Une piste qui pourrait concerner certains sous-groupes
C’est probablement la question la plus intéressante.
La fibromyalgie est une maladie multifactorielle et hétérogène.
Il est possible que différentes personnes arrivent à un tableau clinique similaire par des mécanismes différents.
Chez certains patients, les mécanismes pourraient être principalement :
nociplastiques ;
autonomes ;
neuro-immunitaires ;
post-infectieux ;
périphériques, notamment au niveau des petites fibres.
Chez d’autres, certains facteurs environnementaux ou certaines sensibilisations immunologiques pourraient éventuellement intervenir.
La question scientifique pertinente n’est donc probablement pas :
« Les métaux causent-ils la fibromyalgie ? »
mais plutôt :
« Certaines expositions ou certaines sensibilisations aux métaux peuvent-elles contribuer aux symptômes chez certains sous-groupes de patients ? »
Cette question reste ouverte.
À retenir
Les métaux lourds ne doivent être ni présentés comme la cause démontrée de la fibromyalgie, ni écartés comme une piste sans aucun fondement.
Nous savons que :
certains métaux peuvent réellement être toxiques ;
plusieurs études ont observé des différences biologiques ou des sensibilisations particulières chez certaines personnes atteintes de fibromyalgie ;
quelques travaux ont rapporté une amélioration après réduction de certaines expositions chez des personnes sélectionnées ;
des observations françaises ont décrit des tableaux ressemblant à la fibromyalgie dans des contextes d’exposition métallique particulière.
Mais les données restent insuffisantes et parfois contradictoires.
À ce jour, aucun métal ni profil d’éléments traces n’est reconnu comme biomarqueur ou cause générale de la fibromyalgie.
La position la plus juste est donc :
certaines expositions ou sensibilisations aux métaux pourraient contribuer aux symptômes chez certains sous-groupes de personnes, mais cette hypothèse doit encore être confirmée par des recherches plus solides.
Sources belges et françaises
SPF Santé publique – informations sur les métaux lourds, leur toxicité et l’exposition environnementale.
Centre Antipoisons belge – informations toxicologiques et prise en charge des intoxications, notamment au plomb.
Inserm – Fibromyalgie, Expertise collective, 2020.
Serpier M. et al., CHU Amiens-Picardie – Tableau de fibromyalgie secondaire à l’implant Essure® : un possible intérêt des dosages urinaires de métaux lourds, La Revue de Médecine Interne, 2021.
Chene G. et al., Hospices Civils de Lyon – étude prospective ABLIMCO sur la dissémination de métaux provenant des implants Essure®, 2022.
Sources scientifiques complémentaires
Shukla V. et al. – étude sur métaux, oligoéléments et stress oxydatif dans la fibromyalgie, 2021.
Stejskal V. et al. – étude exploratoire sur sensibilisation aux métaux et fibromyalgie, 2013.
Hopkins K. et al. – études sur les allergies de contact à certains matériaux dentaires chez des femmes atteintes de fibromyalgie, 2023 et 2025.
Bazzichi L. et al. – revue consacrée aux facteurs environnementaux dans la fibromyalgie, 2024.
