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SEXISME

  • 26 juin 2024
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 6 jours


La douleur n’est pas toujours entendue de la même manière selon la personne qui l’exprime.


Pendant longtemps, certaines représentations ont associé plus facilement les plaintes des femmes à l’émotivité, à l’anxiété ou à une supposée tendance à exagérer leurs symptômes.


Ces stéréotypes n’appartiennent pas uniquement au passé.


La recherche consacrée à la douleur chronique montre que des biais liés au sexe et au genre peuvent encore influencer la manière dont la douleur est écoutée, interprétée et prise en charge.


La fibromyalgie se trouve particulièrement concernée par cette question : elle touche davantage de femmes parmi les personnes diagnostiquées, ses symptômes sont en grande partie invisibles et leur évaluation repose largement sur la clinique et sur ce que décrit la personne.


La fibromyalgie est-elle une « maladie de femmes » ?


Les femmes sont majoritaires parmi les personnes diagnostiquées avec une fibromyalgie.

Mais les chiffres doivent être interprétés avec prudence.

Pendant longtemps, certaines études et populations cliniques ont fait apparaître une proportion de femmes dépassant 80 ou même 90 %.

Des travaux utilisant des méthodes de dépistage moins dépendantes du passage par les consultations spécialisées ont cependant retrouvé un écart entre femmes et hommes beaucoup moins important.


Cela suggère que la prédominance féminine observée dans les consultations peut être influencée à la fois par :

  • de possibles différences biologiques entre les sexes ;

  • des différences dans l’expression ou le vécu des symptômes ;

  • les comportements de recours aux soins ;

  • les critères diagnostiques utilisés ;

  • et des biais dans la reconnaissance de la maladie.


Autrement dit, la fibromyalgie concerne bien les hommes également, et sa représentation comme une maladie presque exclusivement féminine peut elle-même contribuer à les rendre moins visibles.


Quand la douleur des femmes est moins entendue


En juillet 2026, l’Inserm consacrait un article aux douleurs chroniques des femmes et à leur insuffisante reconnaissance.


Les chercheuses interrogées y soulignent un phénomène documenté dans la littérature : face à des symptômes comparables, la douleur rapportée par une femme peut être plus facilement interprétée sous un angle psychologique ou émotionnel, tandis qu’une origine physique est davantage recherchée chez un homme.


Une importante revue scientifique consacrée aux biais de genre dans la prise en charge de la douleur chronique avait déjà retrouvé des représentations récurrentes opposant notamment des hommes supposés stoïques à des femmes perçues comme plus émotionnelles.


Ces stéréotypes peuvent influencer, parfois inconsciemment, la manière dont une plainte est interprétée.


Cela ne signifie évidemment pas que chaque consultation difficile ou chaque retard diagnostique est la conséquence d’un comportement sexiste.


Mais lorsqu’un même type de préjugé se retrouve dans de nombreuses études, il devient légitime de parler d’un biais qui dépasse certaines expériences individuelles.


« C’est peut-être le stress… »


La santé physique et la santé psychique ne sont pas deux mondes séparés.


Le stress, l’anxiété ou la dépression peuvent influencer la douleur, tout comme vivre durablement avec une maladie douloureuse peut affecter la santé psychologique.


Le problème apparaît lorsque l’hypothèse psychologique devient une manière de mettre fin à l’investigation plutôt qu’un élément parmi d’autres de l’évaluation médicale.


Une personne peut souffrir d’anxiété et avoir une fibromyalgie.

Elle peut traverser une dépression et présenter un nouveau problème de santé qui nécessite d’être investigué.

Reconnaître une dimension psychologique éventuelle ne devrait donc jamais signifier : « Votre douleur n’est pas réelle. »


La fibromyalgie : un terrain particulièrement exposé aux stéréotypes


En 2025, une méta-synthèse a analysé 12 études qualitatives consacrées à la stigmatisation vécue par les personnes atteintes de fibromyalgie.


Les chercheurs ont notamment retrouvé :

  • l’incrédulité face à des symptômes invisibles ;

  • les difficultés rencontrées avant d’obtenir un diagnostic ;

  • la remise en question de la légitimité de la maladie ;

  • et des stéréotypes liés au genre, particulièrement envers les femmes.


Certaines personnes expliquent ainsi devoir fournir davantage d’efforts pour être considérées comme des patientes crédibles.


Cette nécessité de convaincre peut être particulièrement éprouvante lorsque la douleur, la fatigue ou les difficultés cognitives ne disposent pas d’un signe extérieur permettant aux autres de mesurer leur intensité.


Un héritage historique qui compte encore


L’histoire de la médecine a longtemps interprété certaines plaintes féminines à travers des représentations liées à l’« hystérie », à la nervosité ou à une supposée fragilité émotionnelle.


La médecine a énormément évolué depuis.

Mais les représentations culturelles ne disparaissent pas nécessairement au même rythme que les connaissances scientifiques.


Les expressions :

« Elle est très anxieuse. »« Elle somatise. »« Elle est très sensible. »« Elle se focalise beaucoup sur ses symptômes. »

peuvent parfois prendre une place disproportionnée lorsque les examens habituels ne permettent pas immédiatement d’expliquer une douleur.


Or l’absence d’une anomalie visible lors d'un examen ne suffit pas à conclure que la douleur est psychologique ou exagérée.


Et les hommes ?


Les biais liés au genre peuvent également avoir des conséquences pour les hommes.


Si la fibromyalgie est considérée avant tout comme une « maladie de femmes », un homme présentant des douleurs diffuses, une fatigue importante, des troubles du sommeil ou des difficultés cognitives peut ne pas correspondre à l’image que l’on se fait spontanément du patient fibromyalgique.


Des travaux sur la prévalence et le diagnostic ont ainsi montré que les hommes peuvent être sous-représentés parmi les personnes diagnostiquées, alors que leur proportion est plus importante lorsqu’on recherche la fibromyalgie dans la population sans partir d’un diagnostic médical préalable.


Les normes associées à la masculinité peuvent aussi rendre plus difficile le fait de parler de douleur, de fatigue ou de limitation.


Le biais de genre peut donc fonctionner dans plusieurs directions.


Pourquoi est-ce important ?


Ne pas être cru ou se sentir constamment obligé de démontrer la légitimité de sa douleur peut avoir des conséquences.


Cela peut contribuer à :

  • retarder certaines démarches diagnostiques ;

  • multiplier les consultations ;

  • détériorer la relation avec les professionnels de santé ;

  • décourager la personne de consulter ;

  • renforcer le sentiment d’isolement ;

  • ou conduire à douter soi-même de la légitimité de ses symptômes.


La question du sexisme médical ne concerne donc pas seulement le respect dû aux patientes.


Elle concerne aussi la qualité des soins.


Prendre en compte le genre sans tomber dans un autre piège


Reconnaître l’existence de biais de genre ne signifie pas considérer que toutes les différences entre femmes et hommes sont nécessairement sociales.


Les mécanismes biologiques liés au sexe — notamment hormonaux, immunitaires, neurologiques et génétiques — peuvent également intervenir dans la prévalence et l’expression de certaines douleurs.


À l’inverse, constater une différence biologique ne permet pas d’ignorer l’influence de l’environnement social, de l’éducation, des rôles attribués aux femmes et aux hommes ou des représentations des professionnels de santé.


Le sexe biologique et le genre peuvent tous deux influencer la santé.


L’enjeu est précisément de ne pas réduire une personne à l’un ou à l’autre.


Vers une médecine plus attentive aux biais


Améliorer la prise en charge ne signifie pas croire aveuglément tout diagnostic ou renoncer à l’évaluation médicale.


Cela signifie notamment :

  • écouter la description des symptômes sans présupposer qu’ils sont exagérés ;

  • rechercher les causes possibles avec la même rigueur quel que soit le sexe de la personne ;

  • ne pas attribuer trop rapidement une plainte inexpliquée à l’anxiété ou au stress ;

  • prendre en compte les dimensions psychologiques lorsqu’elles sont pertinentes sans nier la réalité physique de la douleur ;

  • mieux former les professionnels aux douleurs chroniques et aux biais susceptibles d’influencer leurs décisions ;

  • et inclure davantage les hommes comme les femmes dans la recherche sur la fibromyalgie.


À retenir


La fibromyalgie touche davantage de femmes parmi les personnes diagnostiquées, mais elle n’est pas une maladie exclusivement féminine et l’ampleur exacte de cette différence dépend notamment des populations et des méthodes utilisées.


Les recherches sur la douleur chronique montrent que les stéréotypes liés au genre peuvent influencer la manière dont les symptômes sont entendus et interprétés.

Dans la fibromyalgie, maladie longtemps contestée et encore confrontée à l’incrédulité, ces biais peuvent renforcer les difficultés rencontrées par les personnes concernées.


Les reconnaître ne revient pas à accuser chaque professionnel de sexisme.


Cela revient à accepter qu’aucun système humain n’est totalement à l’abri des représentations et des préjugés — et que les connaître permet justement de mieux les éviter.


Une douleur ne devrait pas être considérée comme plus ou moins crédible selon qu’elle est exprimée par une femme ou par un homme.


Sources scientifiques


  • Inserm (2026). Zoom sur les douleurs chroniques des femmes. Article publié le 16 juillet 2026 présentant les travaux et témoignages de chercheuses sur l’invisibilisation des douleurs chroniques féminines et les biais de genre dans leur prise en charge.

  • Samulowitz A., Gremyr I., Eriksson E., Hensing G. (2018). “Brave Men” and “Emotional Women”: A Theory-Guided Literature Review on Gender Bias in Health Care and Gendered Norms towards Patients with Chronic Pain. Pain Research and Management, 2018, 6358624. DOI : 10.1155/2018/6358624. Revue de littérature consacrée aux normes de genre et aux biais observés dans la prise en charge des personnes souffrant de douleur chronique.

  • Colombo B., Zanella E., Galazzi A., Arcadi P. (2025). The Experience of Stigma in People Affected by Fibromyalgia: A Metasynthesis. Journal of Advanced Nursing, 81(10), 6317-6332. DOI : 10.1111/jan.16773. Méta-synthèse de 12 études qualitatives mettant notamment en évidence l’incrédulité, l’invisibilité de la maladie et les stéréotypes de genre dans l’expérience de la fibromyalgie.

  • Wolfe F., Walitt B., Perrot S., Rasker J. J., Häuser W. (2018). Fibromyalgia diagnosis and biased assessment: Sex, prevalence and bias. PLOS ONE, 13(9), e0203755. DOI : 10.1371/journal.pone.0203755. Étude montrant notamment que la très forte prédominance féminine observée dans certains échantillons cliniques peut être amplifiée par des biais de sélection et de diagnostic et que les hommes peuvent être sous-représentés parmi les patients diagnostiqués.

 
 
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