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THEORIE POLYVAGALE

18 juin 2024
9 min de lecture

Dernière mise à jour : 29 août


Quel lien avec la fibromyalgie ?


La théorie polyvagale est de plus en plus évoquée lorsqu’on parle de douleur chronique, de stress, de traumatisme, de régulation émotionnelle ou de fibromyalgie.

Elle a notamment popularisé des notions comme :

neuroception, sécurité, menace, engagement social, nerf vague ventral ou dorsal.


Ces concepts peuvent être intéressants pour réfléchir à la manière dont notre organisme adapte en permanence son fonctionnement à son environnement.


Mais une distinction est essentielle :

la théorie polyvagale n’est pas un mécanisme démontré de la fibromyalgie.


Elle constitue un modèle théorique de fonctionnement du système nerveux autonome, proposé par le neuroscientifique américain Stephen Porges. Certaines de ses idées sont utilisées en clinique et continuent à faire l’objet de recherches, tandis que plusieurs de ses fondements neuroanatomiques et physiologiques sont discutés par d’autres chercheurs.


Pour comprendre ce qu’elle peut apporter à la réflexion sur la fibromyalgie, il faut donc distinguer ce qui est bien établi de ce qui appartient encore au modèle théorique.


Le système nerveux autonome : lui, n’est pas une théorie


Notre système nerveux autonome régule en permanence de nombreuses fonctions sans que nous ayons besoin d’y penser consciemment :

le rythme cardiaque, la pression artérielle, la respiration, la digestion, la transpiration, la température corporelle ou encore certaines réponses face à une situation stressante.


Il comporte notamment deux grandes composantes : le système sympathique et le système parasympathique.


Le sympathique intervient particulièrement lorsque l’organisme doit mobiliser rapidement ses ressources.

Le parasympathique participe davantage à certaines fonctions de récupération, de digestion et de régulation.


Ces deux systèmes ne fonctionnent cependant pas comme un simple interrupteur où l’un serait « bon » et l’autre « mauvais ». Ils collaborent continuellement et leur activité varie selon la situation.


Chez les personnes atteintes de fibromyalgie, différentes études ont observé des particularités du fonctionnement autonome.

Une diminution de certains indices de variabilité de la fréquence cardiaque a notamment été retrouvée dans plusieurs travaux.


Une revue systématique publiée en 2025 par une équipe de l’Université de Padoue confirme que des modifications de la régulation autonome sont régulièrement observées dans la fibromyalgie.


Une importante revue belge publiée en 2025 par des chercheurs de la VUB s’est également intéressée aux mécanismes adrénergiques dans la fibromyalgie et l’EM/SFC. Elle montre que les résultats sont complexes et que l’on ne peut pas résumer la fibromyalgie à une simple « hyperactivité du sympathique ».


Il existe donc bien une recherche scientifique sur le système nerveux autonome dans la fibromyalgie.

Cela ne signifie pas pour autant que toute personne fibromyalgique présente une dysautonomie ni que la théorie polyvagale explique ces anomalies.


Le nerf vague


Le nerf vague est l’un des principaux nerfs du système parasympathique.

Il relie le cerveau à de nombreuses structures du corps et intervient notamment dans la régulation : du cœur, de la respiration, du système digestif et de certaines interactions entre système nerveux et système immunitaire.

Il contient surtout des fibres qui transportent vers le cerveau des informations provenant de l’intérieur du corps.

Le cerveau reçoit donc continuellement des informations sur ce qui se passe dans l’organisme et adapte ensuite ses réponses.


Le nerf vague est aujourd’hui étudié dans plusieurs domaines de la médecine, notamment la douleur chronique et certaines maladies inflammatoires.


Une revue scientifique consacrée spécifiquement à son rôle dans la fibromyalgie a conclu qu’il constituait une piste de recherche intéressante, notamment en raison des relations possibles entre régulation autonome, inflammation, stress et douleur.

Mais cette revue présente également la théorie polyvagale comme un cadre théorique permettant de générer des hypothèses, et non comme une explication démontrée de la fibromyalgie.


Qu’est-ce que la théorie polyvagale ?


Stephen Porges a développé la théorie polyvagale à partir des années 1990.

Il propose que notre système nerveux autonome ne se contente pas de réguler nos organes.

Il participerait également à l’adaptation de notre comportement en fonction de la perception de sécurité ou de danger.


Dans ce modèle, l’organisme disposerait de plusieurs grandes stratégies de réponse.

Lorsque l’environnement est perçu comme suffisamment sûr, certaines voies parasympathiques favoriseraient le calme, la communication et l’engagement social.

Face à une menace, le système sympathique contribuerait davantage à mobiliser l’organisme pour agir.


Dans des situations perçues comme extrêmes ou auxquelles il semble impossible d’échapper, Porges propose qu’un autre mode de régulation vagale puisse participer à certaines réactions d’immobilisation.


Cette organisation en plusieurs états autonomes constitue un élément central de la théorie polyvagale.

Mais elle ne doit pas être présentée comme une description définitivement établie de l’organisation du système nerveux.


La neuroception


L’un des concepts les plus connus de Stephen Porges est celui de neuroception.


La neuroception désigne, dans son modèle, la capacité du système nerveux à évaluer continuellement et automatiquement si une situation semble :

sûre, dangereuse ou menaçante pour la survie.


Cette évaluation se produirait en grande partie sans intervention consciente.

Notre organisme peut effectivement réagir avant même que nous ayons consciemment analysé une situation.


Un bruit soudain peut accélérer immédiatement notre rythme cardiaque.

Une voix familière ou un environnement rassurant peut au contraire contribuer à diminuer notre tension.


La neuroscience moderne reconnaît largement l’existence de processus cérébraux automatiques qui participent à la détection de la menace, à l’apprentissage de la sécurité et aux réponses physiologiques.

Ce qui relève plus spécifiquement de la théorie polyvagale est la manière dont Porges relie ces processus à une organisation particulière des différentes voies vagales.

C’est une nuance importante.


Quel rapport avec la douleur ?


La douleur n’est pas simplement une mesure directe de l’état des tissus.

Elle résulte d’un processus complexe dans lequel le système nerveux évalue continuellement des informations provenant : du corps, de l’environnement, des expériences antérieures, du contexte, des attentes et de nombreux autres signaux.


La recherche sur la douleur chronique montre que les informations de menace et de sécurité peuvent influencer l’expérience douloureuse.

Cela ne signifie évidemment pas que la douleur serait imaginaire.

Cela signifie que le système qui produit la douleur est un système de protection extrêmement complexe.


Dans la fibromyalgie, les mécanismes de modulation de la douleur sont altérés et une sensibilisation du système nociceptif est fréquemment observée.


La notion de neuroception peut donc offrir une manière intéressante de réfléchir à la façon dont le contexte de sécurité ou de menace peut influencer un système déjà hypersensible.

Mais nous devons être très prudents :

la neuroception n’est pas actuellement reconnue comme la cause de la fibromyalgie.


Un organisme peut-il rester « bloqué en mode danger » ?


Cette expression est souvent utilisée sur les réseaux sociaux et dans certaines approches thérapeutiques.

Elle est parlante, mais scientifiquement trop simplificatrice.

Une personne atteinte de fibromyalgie peut effectivement présenter :

une hypersensibilité à certains stimuli, une augmentation de la vigilance, des troubles du sommeil, des réactions autonomes particulières ou une amplification de la douleur.

Mais cela ne signifie pas que son système nerveux serait simplement « coincé en mode sympathique » ou « bloqué en mode survie ».

Les études montrent des modifications beaucoup plus complexes.


Le fonctionnement autonome varie :

selon les individus, selon le moment de la journée, selon l’activité, selon la position du corps, selon le sommeil, selon la douleur et selon de nombreux autres facteurs.


Il serait donc incorrect de résumer la fibromyalgie par :

« votre cerveau pense que vous êtes constamment en danger ».

La fibromyalgie implique des mécanismes biologiques multiples qui ne peuvent pas être réduits à cette seule explication.


Et le fameux « vague ventral » et « vague dorsal » ?


C’est précisément l’un des aspects les plus discutés de la théorie.


Porges distingue notamment deux ensembles de voies parasympathiques vagales et leur attribue des rôles différents dans l’adaptation comportementale.


Dans son modèle, le système vagal dit « ventral » est fortement associé à l’engagement social et aux états de sécurité, tandis que certaines voies dites « dorsales » sont associées notamment à certaines réactions d’immobilisation.


Cette représentation a rencontré un immense succès dans certains domaines de la psychologie, de la psychothérapie et de la prise en charge des traumatismes.


Mais plusieurs chercheurs contestent la manière dont la théorie relie :

l’anatomie du nerf vague, son évolution chez les vertébrés, la variabilité cardiaque et certains comportements humains.


En 2023, Paul Grossman, chercheur associé à l’Hôpital universitaire de Bâle, a publié une critique détaillée estimant que plusieurs prémisses fondamentales de la théorie polyvagale étaient incompatibles avec les connaissances neurophysiologiques disponibles.


Stephen Porges et d’autres chercheurs contestent cette interprétation.

Porges a publié en 2025 une mise au point détaillée dans laquelle il défend et actualise son modèle, y compris le concept de neuroception.


Le débat scientifique se poursuit encore en 2026.

Il serait donc incorrect de présenter aujourd’hui la théorie polyvagale comme un fait scientifique incontestable.

Mais il serait également trop simpliste de prétendre que toutes les questions qu’elle soulève sur la régulation autonome, la sécurité, le contexte et les interactions entre corps et cerveau sont dénuées d’intérêt.


Peut-on « stimuler son nerf vague » ?


Cette expression est elle aussi devenue très populaire.

Respiration lente, chant, fredonnement, eau froide, méditation, yoga, cohérence cardiaque ou interactions sociales sont parfois présentés comme des méthodes permettant de « stimuler le nerf vague ».


Certaines de ces activités peuvent effectivement influencer :

la respiration, le rythme cardiaque, la variabilité cardiaque, l’état émotionnel ou la régulation autonome.


Elles peuvent également être agréables ou utiles pour certaines personnes atteintes de douleur chronique.


Mais affirmer qu’elles permettent de « réinitialiser le nerf vague », de sortir le corps d’un état de survie ou de traiter directement la fibromyalgie dépasse largement les connaissances actuelles.


Il faut également distinguer ces pratiques quotidiennes de la stimulation médicale du nerf vague, réalisée avec des dispositifs spécifiques.


La stimulation du nerf vague est-elle étudiée dans la fibromyalgie ?


Oui.


La stimulation du nerf vague est un véritable domaine de recherche médicale.

Il existe notamment des techniques non invasives qui stimulent certaines branches accessibles au niveau de l’oreille.


Une revue systématique publiée en 2026 s’est intéressée spécifiquement à la stimulation du nerf vague dans la fibromyalgie.

Les premiers travaux rapportent des résultats intéressants concernant notamment la douleur, la fatigue, le sommeil et certains paramètres autonomes.

Mais le nombre d’études reste faible, les échantillons sont petits et les protocoles très différents.


Les chercheurs concluent donc que cette approche est prometteuse mais encore expérimentale.

Elle ne peut pas actuellement être considérée comme un traitement standard de la fibromyalgie.

L’intérêt scientifique du nerf vague ne constitue donc pas non plus une validation automatique de toute la théorie polyvagale.


Pourquoi cette théorie peut-elle malgré tout être utile ?


Un modèle peut avoir une utilité clinique sans que chacune de ses propositions soit définitivement démontrée.

La théorie polyvagale peut notamment aider certaines personnes à comprendre que :

  • leur organisme réagit automatiquement à l’environnement ;

  • le stress peut avoir des manifestations physiques réelles ;

  • les relations sociales et le sentiment de sécurité peuvent influencer l’état physiologique ;

  • et le système nerveux autonome est en interaction permanente avec le reste de l’organisme.


Ces idées peuvent aider à sortir d’une opposition artificielle entre :

« c’est physique »

et

« c’est psychologique ».

Notre cerveau, notre système nerveux, nos émotions et notre corps fonctionnent ensemble.

Mais cela ne signifie pas que toute douleur chronique serait provoquée par un manque de sécurité émotionnelle.


Attention à une dérive culpabilisante


C’est probablement le point le plus important pour les personnes atteintes de fibromyalgie.

On peut parfois entendre :

« Votre système nerveux ne se sent pas en sécurité. »

« Vous devez apprendre à sortir du mode survie. »

« Votre corps ne guérira que lorsqu’il comprendra qu’il n’est plus en danger. »

Ces affirmations peuvent sembler bienveillantes.

Mais elles peuvent également devenir très culpabilisantes.


Elles peuvent laisser entendre qu’une personne reste malade parce qu’elle ne parvient pas suffisamment à se détendre, gérer son stress, résoudre ses traumatismes ou se sentir en sécurité.

Ce n’est pas démontré.


La fibromyalgie est une maladie complexe impliquant différents mécanismes biologiques.

Améliorer la régulation du stress ou trouver des activités qui apaisent le système nerveux peut être utile à certaines personnes.

Cela ne signifie pas que la personne est responsable de la persistance de sa maladie si ces stratégies ne suffisent pas.


Théorie polyvagale et traumatisme


La théorie polyvagale est également très utilisée dans les approches dites sensibles au traumatisme.

Certaines personnes atteintes de fibromyalgie ont vécu des événements traumatiques et peuvent présenter simultanément un trouble de stress post-traumatique.


Dans ce contexte, certains concepts liés à la sécurité, à la régulation et aux réactions automatiques peuvent constituer des outils thérapeutiques intéressants.

Mais, comme nous l’avons vu dans notre article consacré aux violences :

traumatisme ne signifie pas fibromyalgie.

De nombreuses personnes atteintes de fibromyalgie n’ont jamais vécu de traumatisme majeur.


La théorie polyvagale ne doit donc pas devenir une nouvelle manière d’affirmer que la fibromyalgie serait une conséquence cachée d’un traumatisme psychologique.


À retenir


Le système nerveux autonome et le nerf vague constituent de véritables domaines de recherche dans la fibromyalgie.

Des différences de régulation autonome sont observées chez certains patients et la stimulation du nerf vague fait aujourd’hui l’objet de recherches.


La théorie polyvagale, développée par Stephen Porges, propose un modèle plus large reliant régulation autonome, perception de sécurité ou de danger, comportement social et réponses de défense.

Elle a notamment introduit le concept de neuroception, qui décrit une évaluation automatique de la sécurité et de la menace.

Certains aspects de ce modèle sont utilisés en clinique et peuvent aider à réfléchir aux interactions entre contexte, stress, système autonome et douleur.


Mais :

la théorie polyvagale reste un modèle théorique discuté scientifiquement.

Elle ne constitue ni :

la cause de la fibromyalgie,un biomarqueur,un outil diagnostique,ni une explication universelle de la maladie.

Elle peut être considérée comme une grille de lecture possible parmi d’autres, à condition de distinguer soigneusement ce qui est établi, ce qui est hypothétique et ce qui reste controversé.


Sources

Porges S.W. – Polyvagal theory: a journey from physiological observation to neural innervation and clinical insight, Frontiers in Behavioral Neuroscience, 2025.

Grossman P. – Fundamental challenges and likely refutations of the five basic premises of the polyvagal theory, Biological Psychology, 2023.

Marques A.H. et al. – The role of the vagus nerve in fibromyalgia syndrome, Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 2021.

Di Bari A., Demo G., Patron E. – Unravelling the relationship between anxiety, autonomic nervous system dysfunction and fibromyalgia: a systematic review, Clinical and Experimental Rheumatology, 2025 – Université de Padoue, Italie.

Hendrix J. et al. – Adrenergic dysfunction in patients with myalgic encephalomyelitis/chronic fatigue syndrome and fibromyalgia: a systematic review and meta-analysis, European Journal of Clinical Investigation, 2025 – Vrije Universiteit Brussel et collaborateurs.

Potential of Vagus Nerve Stimulation to Modulate Fibromyalgia's Network Physiology: A Systematic Review, 2026.

 
 
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