VICTIME
Dernière mise à jour : 6 sept.

Le mot « victime » n’est pas facile à employer lorsqu’on parle de maladie chronique.
Une victime est une personne qui subit un événement, un dommage ou une injustice qu’elle n’a pas choisi.
De ce point de vue, tomber malade nous confronte bien à quelque chose qui s’impose à nous. Nous n’avons pas choisi la fibromyalgie, ses douleurs, sa fatigue, ses conséquences sur notre travail, notre famille ou nos projets.
Nous pouvons aussi être réellement victimes d’incompréhension, de discriminations ou de comportements inacceptables.
Mais subir une maladie ne signifie pas devoir se définir uniquement comme une victime.
Retrouver une place d’acteur
La fibromyalgie peut parfois donner l’impression que nous perdons la maîtrise de notre propre vie.
Le corps impose son rythme. Certains projets deviennent difficiles ou impossibles. Les décisions médicales, professionnelles ou administratives peuvent également donner le sentiment que d’autres décident pour nous.
Retrouver une place d’acteur ne signifie pourtant pas devenir « responsable de son bonheur » ou de l’évolution de sa maladie.
Cela signifie plutôt essayer de préserver, chaque fois que c’est possible, une capacité de choix :
Qu’est-ce que je souhaite ?
Qu’est-ce que je peux faire ?
De quoi ai-je besoin ?
Qu’est-ce que je refuse ?
Sur quoi puis-je encore agir ?
En Belgique, cette autonomie fait d’ailleurs partie des droits du patient : nous avons notamment droit à une information compréhensible, au consentement éclairé et au respect de nos valeurs et de nos préférences.
Le triangle de Karpman
C’est ici que le célèbre triangle dramatique de Karpman peut apporter une grille de lecture intéressante.
Issu de l’analyse transactionnelle, ce modèle décrit certaines relations qui peuvent se figer autour de trois positions : Victime, Sauveur et Persécuteur.
Attention cependant : dans ce modèle, le mot « Victime » ne désigne pas quelqu’un qui est réellement victime d’une maladie, d’une violence ou d’une injustice.
Il désigne une position adoptée dans une interaction.
Et nous pouvons tous, selon les circonstances, passer d’une position à l’autre.
La Victime
Dans le triangle de Karpman, la personne en position de Victime se perçoit comme n’ayant aucune possibilité d’agir et attend qu’un autre trouve la solution à sa place.
Ce n’est évidemment pas la même chose que demander de l’aide parce que nous en avons réellement besoin.
Avec la fibromyalgie, demander de l’aide peut au contraire être une manière très saine de s’adapter à ses limites.
Le problème apparaît plutôt lorsque nous finissons par penser que nous n’avons plus aucune prise sur rien.
Le Sauveur
Le Sauveur veut aider.
Son intention peut être excellente.
Mais il risque parfois d’aider sans demander ce dont l’autre a réellement besoin, de décider à sa place ou de faire systématiquement les choses pour lui.
Avec une maladie chronique, la frontière est parfois délicate.
Un proche peut énormément nous soutenir sans pour autant devoir devenir notre « sauveur ».
J’aime beaucoup cette distinction :
faire AVEC lorsque c’est possible plutôt que systématiquement faire À LA PLACE DE.
Cela permet à la personne malade de recevoir l’aide dont elle a besoin tout en conservant son autonomie.
Le Persécuteur
Dans le triangle, le Persécuteur critique, impose ou cherche à contrôler.
Mais ici encore, il faut éviter les raccourcis.
Une personne malade qui exprime sa colère, refuse quelque chose ou pose une limite ne devient pas pour autant un persécuteur.
Dire :
« Cette remarque me blesse. »
« Je ne suis pas d’accord. »
« Je ne peux pas faire cela. »
« Je souhaite être entendu. »
ce n’est pas agresser l’autre.
C’est aussi exercer son droit à se faire respecter.
Les rôles peuvent changer
L’intérêt du triangle de Karpman est justement de montrer que ces positions ne sont pas fixes.
Quelqu’un qui aide énormément peut finir par s’épuiser et devenir accusateur.
Une personne qui se sent incomprise peut réagir avec colère.
Un proche peut vouloir tellement protéger la personne malade qu’il finit par décider pour elle.
Les relations humaines sont complexes.
L’objectif n’est donc certainement pas de distribuer les étiquettes : « toi, tu es la victime », « toi, le sauveur », « toi, le persécuteur ».
Ce serait précisément enfermer chacun dans un rôle.
Le modèle peut simplement nous inviter à regarder autrement certaines situations et à nous demander :
Comment pouvons-nous retrouver une relation plus équilibrée ?
Accompagner plutôt que sauver
Pour les proches, accompagner peut vouloir dire :
demander quelle aide serait réellement utile ;
respecter ce que la personne peut encore faire elle-même ;
accepter aussi qu’elle fasse des choix différents des nôtres ;
aider sans s’oublier soi-même ;
pouvoir poser ses propres limites.
Et pour nous, personnes malades, cela peut aussi signifier essayer d’exprimer plus clairement ce dont nous avons besoin.
Les autres ne peuvent pas toujours le deviner.
Poser des limites
Retrouver une place d’acteur, c’est aussi pouvoir poser des limites.
Un médecin qui manque de respect, un collègue qui tient des propos déplacés, un proche qui minimise systématiquement nos difficultés…
Nous avons le droit de dire que quelque chose ne nous convient pas.
Cela ne signifie pas que nous réussirons toujours à changer la situation. Certaines relations comportent aussi des rapports de pouvoir qui rendent les choses beaucoup plus difficiles.
Mais notre parole compte.
Notre responsabilité est d’essayer d’exprimer ce que nous souhaitons, ce dont nous avons besoin ou ce que nous refusons.
L’autre reste responsable de sa propre réponse.
À retenir
La fibromyalgie nous fait subir beaucoup de choses que nous n’avons pas choisies.
Reconnaître cette réalité est important.
Mais nous ne devons pas pour autant être réduits à une identité de victime.
Même lorsque notre marge de manœuvre est petite, il peut rester des espaces dans lesquels nous pouvons choisir, décider, demander de l’aide, poser des limites ou simplement dire ce que nous ressentons.
Et lorsque nous avons besoin d’aide pour retrouver cette capacité d’agir, être accompagné n’est certainement pas un échec.
C’est parfois justement ce qui nous permet de reprendre notre place.
Sources
SPF Santé publique – Belgique, Vos droits en tant que patient : autonomie, information, consentement éclairé, valeurs et préférences du patient.
Haute Autorité de Santé (HAS), Partenariat en santé et patients partenaires, 2026.
Bodart Y., « Les phénomènes de groupe », Les Cahiers internationaux de psychologie sociale, Presses universitaires de Liège, 2018 — notamment sur le triangle dramatique de Karpman et la rigidification des rôles relationnels.
Karpman S.B., « Fairy Tales and Script Drama Analysis », Transactional Analysis Bulletin, 1968 — modèle du triangle dramatique.
Podcast cité en complément : Victime ou persécuteur ou sauveur : le fameux triangle de Karpman, témoignage d’une personne atteinte de fibromyalgie.
