LES BLESSURES EMOTIONNELLES
Dernière mise à jour : 5 sept.

Vivre avec une fibromyalgie n’efface pas ce que nous avons vécu avant la maladie.
Comme tout être humain, nous pouvons avoir connu le rejet, l’abandon, l’humiliation, la trahison, l’injustice, des séparations, des conflits, des violences ou d’autres expériences qui ont laissé une trace émotionnelle.
Et la maladie elle-même peut créer de nouvelles blessures :
ne pas être cru ;
se sentir abandonné par certains proches ;
être humilié par une remarque ;
avoir le sentiment d’être traité injustement ;
perdre une partie de sa vie sociale ou professionnelle.
On parle alors parfois de « blessures émotionnelles ».
Mais derrière cette expression se cachent des réalités très différentes qu’il est important de ne pas confondre.
Une « blessure émotionnelle » n’est pas un diagnostic
Dans le langage courant, nous pouvons employer cette expression pour parler d’une expérience qui nous a profondément atteint.
Cela peut être parfaitement légitime.
En psychologie et en psychiatrie, cependant, « blessure émotionnelle » n’est pas un diagnostic médical ou psychologique précis.
Selon la situation, les professionnels parleront plutôt :
de souffrance psychologique ;
d’événement de vie difficile ;
de traumatisme ;
de trouble de stress post-traumatique ;
de deuil ;
de difficultés relationnelles ;
ou encore de certains schémas de pensée et de comportement.
Ces notions ne sont pas interchangeables.
Une expérience peut nous avoir blessé sans constituer un traumatisme au sens clinique.
Et les « cinq blessures » de Lise Bourbeau ?
Le livre de Lise Bourbeau Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même a largement popularisé l’idée de cinq blessures :
le rejet ;
l’abandon ;
l’humiliation ;
la trahison ;
l’injustice.
L’auteure associe chacune d’elles à certaines attitudes et à ce qu’elle appelle des « masques ».
De nombreux lecteurs se reconnaissent dans certaines descriptions et peuvent utiliser ce livre comme support d’introspection ou de développement personnel.
Il faut cependant préciser que cette classification en cinq blessures n’est pas une théorie psychologique scientifiquement validée.
Il n’est donc pas possible d’affirmer qu’une personne ayant vécu un rejet développera nécessairement tel comportement, qu’une expérience particulière produit un « masque » précis, ou que nos problèmes physiques ou psychologiques trouvent leur origine dans l’une de ces cinq blessures.
On peut lire ce modèle comme une invitation à réfléchir.
Pas comme une cartographie scientifique de notre personnalité ou de notre histoire.
Le rejet
Nous pouvons tous avoir connu des situations où nous nous sommes sentis rejetés ou mis à l’écart.
Avec la fibromyalgie, ce sentiment peut aussi apparaître lorsque :
des amis cessent de nous inviter ;
notre maladie est mise en doute ;
nous devons renoncer à certaines activités ;
ou nous avons le sentiment de ne plus trouver notre place comme auparavant.
Plutôt que de nous demander :
« Ai-je la blessure de rejet ? »
on peut peut-être se demander :
« Certaines expériences de rejet ont-elles encore aujourd’hui une influence sur ma manière de réagir ou de me protéger ? »
La question laisse davantage de liberté.
L’abandon
Une séparation, l’absence de soutien dans une période difficile ou la perte d’une relation importante peuvent laisser une trace.
La maladie chronique peut également faire apparaître un sentiment d’abandon.
Certaines personnes découvrent malheureusement que tous les proches ne restent pas présents lorsque la maladie dure.
D’autres peuvent au contraire craindre de perdre ceux qui les soutiennent.
Mais ressentir cela ne signifie pas automatiquement souffrir d’une « blessure d’abandon » au sens d'un profil déterminé.
Cela signifie d’abord qu’un besoin de lien, de sécurité ou de soutien peut avoir été touché.
L’humiliation
Certaines paroles restent longtemps en mémoire.
Une remarque sur notre corps.
Une critique devant d’autres personnes.
Le sentiment d’avoir été rabaissé.
Et avec une maladie invisible, il peut également être humiliant de devoir continuellement justifier ce que l’on ne peut plus faire.
« Vous avez pourtant l’air en forme. »
« Vous ne faites pas beaucoup d’efforts. »
« Tout le monde a mal quelque part. »
Ces expériences peuvent être profondément blessantes.
Mais la honte appartient souvent davantage à la manière dont nous avons été traités qu’à ce que nous sommes réellement.
La trahison
La trahison touche à la confiance.
Une promesse non tenue.
Une confidence dévoilée.
Une personne sur laquelle nous pensions pouvoir compter et qui disparaît.
Avec la maladie, certaines relations peuvent aussi évoluer d’une manière inattendue.
Il est alors possible de devenir plus méfiant ou de vouloir davantage contrôler certaines situations.
Mais là encore, il ne s’agit pas d’un mécanisme automatique ni d’un type de personnalité.
Nous pouvons simplement nous demander :
« Qu’est-ce qui m’aiderait aujourd’hui à retrouver suffisamment de sécurité pour faire confiance lorsque je le souhaite ? »
L’injustice
Le sentiment d’injustice peut être particulièrement présent dans la fibromyalgie.
Pourquoi cette maladie ?
Pourquoi cette perte de capacités ?
Pourquoi devoir se battre pour être entendu ?
Pourquoi certaines démarches sont-elles si compliquées ?
Pourquoi être soupçonné alors que l’on est malade ?
Une partie de cette injustice n’est pas imaginaire.
Elle peut être sociale, professionnelle, médicale ou administrative.
Il serait donc problématique de réduire systématiquement le sentiment d’injustice à une « blessure intérieure » qu’une personne devrait résoudre.
Parfois, une situation est réellement injuste.
Notre travail intérieur éventuel n’empêche ni de le dire, ni de défendre nos droits, ni d’essayer de la faire changer.
Et que dit la recherche sur les traumatismes et la fibromyalgie ?
C’est ici qu’il faut distinguer la réflexion personnelle de la recherche scientifique.
Plusieurs études ont observé que certaines expériences difficiles — violences, abus, négligence émotionnelle, événements traumatiques ou stress importants — sont rapportées plus fréquemment dans certains groupes de personnes atteintes de fibromyalgie que dans des groupes témoins.
Des associations ont également été étudiées entre fibromyalgie et trouble de stress post-traumatique.
Ces résultats sont importants et ne doivent pas être ignorés.
Mais association ne signifie pas causalité.
Ils ne permettent pas de conclure :
« Cette personne a une fibromyalgie parce qu’elle a subi un traumatisme. »
Encore moins :
« Toute personne atteinte de fibromyalgie porte nécessairement une blessure émotionnelle non résolue. »
La réalité est beaucoup plus complexe.
De nombreuses personnes atteintes de fibromyalgie ne rapportent pas de traumatisme majeur.
Et la grande majorité des personnes ayant vécu des événements traumatiques ne développent pas pour autant une fibromyalgie.
Les recherches actuelles considèrent plutôt les stress et traumatismes éventuels comme des facteurs susceptibles d’interagir avec de nombreux autres facteurs biologiques, environnementaux et individuels chez certaines personnes.
Ils ne constituent pas une explication universelle de la maladie.
La fibromyalgie n’est donc pas la conséquence d’émotions « mal gérées »
Ce point mérite d’être répété.
La fibromyalgie n’apparaît pas parce que nous aurions :
trop gardé nos émotions ;
refusé de pardonner ;
été trop perfectionnistes ;
subi un abandon ;
ou oublié de « guérir nos blessures ».
Une telle interprétation pourrait ajouter une culpabilité supplémentaire à une maladie qui est déjà difficile à vivre.
Nous n’avons pas à rechercher dans notre passé une faute psychologique qui expliquerait pourquoi nous sommes malades.
La fibromyalgie est une maladie chronique complexe dont les mécanismes restent multiples et encore incomplètement compris.
Mais notre histoire émotionnelle peut quand même mériter d’être entendue
Refuser une explication psychologique simpliste ne signifie pas nier l’importance de notre histoire.
Si une expérience passée continue aujourd’hui à provoquer :
des souvenirs envahissants ;
une forte anxiété ;
des cauchemars ;
une hypervigilance ;
des comportements d’évitement ;
une grande souffrance ;
ou des difficultés importantes dans les relations,
elle mérite d’être prise en considération.
Parce que cette souffrance mérite d’être soignée pour elle-même.
Pas parce qu’il faudrait absolument la « guérir » pour faire disparaître la fibromyalgie.
Un psychologue ou un psychiatre formé à la prise en charge du traumatisme peut alors proposer une évaluation et, si nécessaire, un accompagnement adapté.
Et si le modèle des cinq blessures me parle ?
Il n’est pas nécessaire de jeter un livre de développement personnel sous prétexte qu’il n’est pas un ouvrage scientifique.
Certaines lectures nous permettent de mettre des mots sur une expérience.
Une phrase peut provoquer une prise de conscience.
Une question peut nous aider à réfléchir.
Si les cinq blessures de Lise Bourbeau vous parlent, vous pouvez donc les utiliser comme questions, plutôt que comme diagnostics :
Ai-je vécu des expériences de rejet qui me touchent encore ?
La peur de perdre certaines personnes influence-t-elle mes choix ?
Certaines humiliations ont-elles modifié mon regard sur moi ?
Ai-je du mal à refaire confiance après certaines expériences ?
Comment réagis-je lorsque je me sens traité injustement ?
Et surtout :
est-ce que cette réflexion m’aide ?
Si oui, elle peut avoir sa place.
Si elle provoque au contraire de la culpabilité, vous enferme dans une catégorie ou vous amène à penser que vous avez créé votre maladie par vos émotions, il est probablement préférable de prendre de la distance.
Pas besoin de « tout réparer »
Le développement personnel donne parfois l’impression que nous devrions continuellement rechercher :
nos blessures ;
nos blocages ;
nos traumatismes ;
nos croyances limitantes ;
nos défauts.
Comme si quelque chose en nous devait toujours être réparé.
Mais nous ne sommes pas uniquement la somme de ce qui nous a blessés.
Nous sommes aussi :
nos relations ;
nos valeurs ;
nos choix ;
nos capacités ;
nos plaisirs ;
nos engagements ;
notre humour ;
nos projets ;
et tout ce que nous continuons à construire malgré la maladie.
C’est aussi ce que nous explorons dans les articles comme ESTIME DE SOI, LES ÉMOTIONS, COMPASSION, LES VALEURS ou encore ACT.
À retenir
Les expériences de rejet, d’abandon, d’humiliation, de trahison ou d’injustice peuvent réellement nous marquer.
Le modèle des cinq blessures de Lise Bourbeau peut constituer pour certaines personnes une grille de réflexion personnelle.
Mais il ne s’agit pas d’une théorie psychologique scientifiquement validée.
La recherche montre par ailleurs des associations entre certaines expériences traumatiques ou stressantes et la fibromyalgie chez une partie des patients.
Cela ne signifie ni que ces expériences causent nécessairement la maladie, ni que toutes les personnes atteintes de fibromyalgie ont vécu un traumatisme.
Notre histoire émotionnelle mérite d’être entendue lorsqu’elle nous fait souffrir.
Mais elle ne doit jamais devenir une explication culpabilisante de notre fibromyalgie.
Comprendre ce qui nous a blessés peut parfois nous aider à mieux nous connaître.
Sans devoir chercher dans notre passé la raison pour laquelle nous sommes malades.
Sources
Bourbeau L. – Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même. Éditions E.T.C. Ouvrage de développement personnel à l’origine du modèle présenté dans cet article ; il ne constitue pas une référence scientifique ou clinique.
Haute Autorité de santé (HAS). – Fibromyalgie de l’adulte : conduite diagnostique et stratégie thérapeutique, 2025.
Inserm. – Fibromyalgie – Expertise collective, 2020.
Kaleycheva N., Cullen A. E., Evans R., Harris T., Nicholson T., Chalder T. – The role of lifetime stressors in adult fibromyalgia: systematic review and meta-analysis of case-control studies. Psychological Medicine, 2021;51(2):177-193. DOI : 10.1017/S0033291720004547.
Aguirre de Cárcer Vidal A., Frenzi Rabito Alcón M., Izquierdo Sotorrío E. – Fibromyalgia and post-traumatic stress disorder: A systematic review. Psychiatry Research, 2025;350:116635. DOI : 10.1016/j.psychres.2025.116635.
