OBJECTIFS
- 6 mai 2024
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Savoir se fixer un objectif, mais pas n’importe lequel ni n’importe comment, c’est une des choses que j’essaie d’apprendre à mes élèves.
Et finalement, cela peut aussi nous être très utile lorsque nous vivons avec une maladie chronique.
Avec la fibromyalgie, nous avons souvent de grands souhaits :
avoir moins mal ;être moins fatigué ;mieux dormir ;retrouver davantage d’autonomie ;reprendre une activité ;revoir plus souvent nos proches ;retravailler ;refaire du sport…
Ces souhaits sont parfaitement légitimes.
Mais pour avancer, il peut être utile de les transformer en objectifs concrets sur lesquels nous pouvons réellement agir.
Car « avoir moins mal » est un souhait.
« Marcher cinq minutes deux fois cette semaine à une allure confortable » est un objectif.
Et cette distinction est importante.
Un objectif ne doit pas dépendre d’un résultat que nous ne contrôlons pas
Nous ne pouvons pas décider :
« Dans un mois, j’aurai 30 % moins mal. »
Nous ne pouvons pas davantage garantir :
« Cette semaine, je dormirai huit heures toutes les nuits. »
La douleur, la fatigue ou le sommeil ne répondent malheureusement pas à nos ordres.
En revanche, nous pouvons essayer certaines actions susceptibles de contribuer à notre mieux-être.
Par exemple :
« Pendant deux semaines, je vais essayer de marcher cinq minutes deux fois par semaine. »
« Cette semaine, je vais tester une pause avant d’être complètement épuisé lorsque je prépare le repas. »
« Pendant dix jours, je vais éteindre mes écrans trente minutes avant de me coucher et observer si cela me convient. »
La réussite dépend alors principalement de ce que nous avons essayé de mettre en place, et non de l’obligation pour notre corps de produire immédiatement le résultat espéré.
C’est d’ailleurs ce que recommande la Haute Autorité de santé (HAS) dans ses recommandations 2025 sur la fibromyalgie : privilégier des objectifs précis, atteignables, progressifs, acceptés et révisables, et les centrer davantage sur l’activité elle-même que sur son résultat.
SMART : rendre l’objectif concret
Une méthode très connue pour construire un objectif est la méthode SMART.
L’acronyme a été proposé au début des années 1980 dans le domaine du management avant d’être largement repris dans de nombreux autres domaines, notamment la santé.
Il en existe plusieurs variantes. Pour nous, retenons surtout qu’un objectif doit être suffisamment précis pour que nous sachions ce que nous voulons essayer, comment et pendant combien de temps.
S comme Spécifique
Un objectif trop général est difficile à mettre en pratique.
« Je veux bouger davantage »
ne dit pas réellement ce que je vais faire.
Un objectif plus spécifique serait :
« Je vais marcher cinq minutes dans ma rue. »
ou :
« Je vais faire cinq minutes de mouvements doux à la maison. »
Un objectif spécifique décrit clairement ce que nous voulons essayer de faire.
M comme Mesurable
Mesurable ne signifie pas transformer sa vie en tableau Excel !
Il s’agit simplement de disposer d’un repère permettant de savoir ce que nous avons réalisé.
Par exemple :
cinq minutes ;
deux fois par semaine ;
une pause pendant la préparation du repas ;
une sortie dans le mois.
Mesurer permet surtout d’observer une évolution et de rendre visibles de petits progrès.
A comme Atteignable
C’est probablement l’un des critères les plus importants avec la fibromyalgie.
L’objectif doit être adapté à nos capacités actuelles, pas à celles que nous avions avant la maladie ni à celles que nous aimerions avoir.
Si je ne marche presque plus actuellement, décider :
« Dès lundi, je marche trente minutes tous les jours »
risque surtout de conduire au découragement ou à une aggravation des symptômes.
Commencer par cinq minutes peut sembler très peu.
Mais un petit objectif réalisable vaut mieux qu’un grand objectif qui nous met systématiquement en échec.
R comme Réaliste… et pertinent
L’objectif doit aussi tenir compte de l’ensemble de notre quotidien.
Une activité peut être physiquement réalisable mais ne pas l’être le jour où nous avons déjà deux rendez-vous, les courses et un déplacement à effectuer.
Il faut donc se demander :
Ai-je l’énergie nécessaire ?
Est-ce compatible avec le reste de ma journée ?
Dois-je prévoir une récupération ?
Et surtout : est-ce quelque chose qui compte vraiment pour moi ?
Un objectif réaliste tient compte de notre vie réelle, pas seulement de ce qui serait souhaitable en théorie.
Cette dernière question nous conduira justement à la méthode CLEVER.
T comme Temporellement défini
Un objectif gagne enfin à être associé à une période ou à un moment où nous ferons le point.
Par exemple :
« Je vais essayer pendant deux semaines, puis j’évaluerai comment cela se passe. »
La date n’est pas là pour nous mettre sous pression.
Elle permet de nous arrêter et de nous demander :
Est-ce que cela me convient ?
Est-ce trop difficile ?
Trop facile ?
Est-ce que j’ai envie de continuer ?
Dois-je adapter quelque chose ?
Le repère temporel sert surtout à prévoir un moment d’évaluation et d’ajustement.
Ainsi, un objectif SMART pourrait être :
« Pendant les deux prochaines semaines, je vais essayer de marcher cinq minutes, deux fois par semaine, sur un parcours plat et à une allure confortable. Ensuite, je ferai le point. »
Mais un objectif peut être parfaitement SMART… et ne pas avoir de sens
Imaginons qu’un professionnel me conseille :
« Marchez dix minutes trois fois par semaine. »
L’objectif peut être parfaitement spécifique, mesurable, atteignable, réaliste et limité dans le temps.
Mais une question manque encore :
Pourquoi ai-je envie de marcher ?
Parce qu’on me l’a demandé ?
Parce que je dois cocher une case dans mon programme ?
Ou parce que j’aimerais pouvoir de nouveau accompagner mon chien dans le bois, aller chercher mon petit-enfant à l’école ou simplement retrouver le plaisir de sortir ?
C’est ici qu’une recherche belge récente apporte une nuance particulièrement intéressante.
CLEVER avant SMART
En 2025, des chercheurs de l’Université de Gand, de l’Arteveldehogeschool et de la Vrije Universiteit Brussel ont interrogé des personnes vivant avec plusieurs maladies chroniques sur la manière dont elles envisageaient leurs objectifs.
Leur conclusion :
avant de transformer un objectif en SMART, il faut d’abord comprendre ce qui compte réellement pour la personne.
Ils proposent l’acronyme CLEVER :
C – Contexte
Dans quelle réalité est-ce que je vis ? Quelles sont mes possibilités, mes contraintes, mon environnement ?
L – Life narrative, l’histoire de vie
Quelle place cette activité occupe-t-elle dans mon histoire ? Qu’est-ce qu’elle représente pour moi ?
E – Engagement
Est-ce réellement quelque chose que j’ai envie d’essayer ?
V – Valeurs
Pourquoi cet objectif est-il important pour moi ? À quoi tient-il profondément ?
E – Émotions
Quelles émotions cette activité suscite-t-elle : plaisir, peur, nostalgie, fierté, inquiétude… ?
R – Relevance, la pertinence
Cet objectif est-il vraiment pertinent dans ma vie aujourd’hui ?
CLEVER n’est pas une méthode spécifiquement validée dans la fibromyalgie. Il s’agit d’une réflexion issue d’une étude qualitative menée auprès de personnes vivant avec plusieurs maladies chroniques.
Mais son message est particulièrement intéressant :
avant de demander « Comment atteindre mon objectif ? », demandons-nous « Pourquoi cet objectif compte-t-il pour moi ? »
CLEVER donne la direction, SMART construit le chemin
Les deux approches ne s’opposent donc absolument pas.
CLEVER et SMART sont complémentaires.
Prenons un exemple.
CLEVER :
« J’aimerais pouvoir retourner me promener avec mon chien dans le bois parce que ces promenades me manquent. Elles me permettaient de sortir, d’être dans la nature et représentaient un moment agréable dans ma journée. »
Voilà le projet qui a du sens.
Ensuite vient SMART :
« Pendant les deux prochaines semaines, je vais essayer de marcher avec mon chien cinq minutes, deux fois par semaine, sur un trajet plat près de chez moi, puis je ferai le point. »
SMART transforme le projet en une première étape concrète.
En résumé :
CLEVER répond à : « Vers quoi ai-je envie d’aller et pourquoi ? »
SMART répond à : « Quelle petite étape concrète puis-je essayer maintenant ? »
Avec la fibromyalgie, il manque encore quelque chose : la flexibilité
Même un objectif parfaitement CLEVER et SMART peut rencontrer un obstacle :
la fibromyalgie fluctue.
Le lundi où nous définissons notre objectif, nous pouvons nous sentir relativement bien.
Le jeudi prévu pour notre promenade, nous pouvons nous réveiller avec une poussée douloureuse, une fatigue écrasante ou une nuit presque blanche derrière nous.
Cela ne signifie pas que nous avons échoué.
Cela signifie simplement que la situation a changé.
La HAS utilise justement un mot essentiel dans ses recommandations :
révisable.
Un objectif doit pouvoir être modifié lorsque la situation l’exige.
On peut donc prévoir plusieurs niveaux.
Par exemple :
Mon objectif : marcher dix minutes.
Un jour plus difficile : marcher trois ou cinq minutes.
Un jour où ce n’est vraiment pas possible : récupérer et reporter sans considérer cela comme un échec.
L’objectif doit rester un guide, pas un juge.
Attention au piège des bons jours
Avec la fibromyalgie, nous connaissons souvent ce scénario.
Nous nous réveillons un matin en nous sentant un peu mieux.
Alors nous voulons rattraper tout ce que nous n’avons pas pu faire.
Courses.
Ménage.
Jardin.
Promenade.
Rendez-vous.
Et parfois le corps nous le fait payer ensuite.
Lorsque nous construisons un objectif, mieux vaut donc éviter de nous demander :
« Qu’est-ce que je suis capable de faire lors de mon meilleur jour ? »
et réfléchir plutôt à :
« Qu’est-ce qui paraît raisonnable dans ma vie réelle, sans épuiser toutes mes ressources ? »
Un objectif doit être calibré sur une vie soutenable, pas sur nos capacités des meilleurs jours.
C’est ici que la fixation d’objectifs rejoint aussi le pacing, c’est-à-dire la recherche d’un meilleur équilibre entre activité et récupération.
Petit ne veut pas dire insignifiant
C’est parfois difficile à accepter.
Si nous marchions autrefois dix kilomètres, cinq minutes peuvent sembler ridicules.
Si nous travaillions à temps plein, reprendre une petite activité peut sembler dérisoire.
Si nous recevions régulièrement toute la famille, demander aujourd’hui à quelqu’un de nous aider à préparer le repas peut donner l’impression d’avoir régressé.
Mais notre objectif doit partir de nos capacités actuelles.
Pas de celles de la personne que nous étions avant la maladie.
Commencer petit ne signifie pas renoncer à aller plus loin.
Cela permet parfois justement de reconstruire progressivement quelque chose sans épuiser toutes nos ressources dès le départ.
Un objectif peut aussi être de faire moins
Cela mérite d’être dit.
Lorsque l’on parle d’objectif, nous pensons spontanément :
faire davantage ;
marcher plus ;
reprendre une activité ;
progresser.
Mais avec une fibromyalgie, un très bon objectif peut être :
faire une pause avant l’épuisement ;
demander de l’aide pour les courses ;
préparer le repas assis ;
répartir une tâche sur deux jours ;
dire non à une activité trop exigeante ;
préserver une heure pour quelque chose qui nous fait du bien.
Apprendre à mieux respecter ses limites peut constituer un objectif tout aussi important qu’augmenter progressivement une activité.
Un objectif à la fois
Nous pouvons aussi tomber dans un autre piège.
Lorsque nous décidons de reprendre notre santé en main, nous voulons parfois tout changer :
mieux dormir ;
mieux manger ;
marcher ;
faire nos exercices ;
méditer ;
reprendre une vie sociale ;
ranger la maison…
le tout à partir de lundi matin.
Et quelques jours plus tard, nous sommes épuisés.
La HAS recommande justement de travailler un objectif à la fois.
Choisir. Tester. Observer. Adapter.
Puis éventuellement ajouter autre chose.
Et si je n’atteins pas mon objectif ?
Supposons que j’aie prévu deux promenades cette semaine.
Je n’en fais qu’une.
Ai-je réussi à 50 % ?
Ai-je échoué ?
Ce n’est peut-être même pas la bonne question.
Je peux plutôt me demander :
Qu’est-ce que j’ai appris ?
La deuxième promenade a-t-elle été annulée à cause d’une poussée ?
L’objectif était-il trop ambitieux ?
Avais-je prévu trop d’autres choses ce jour-là ?
Ai-je malgré tout apprécié la première promenade ?
Dois-je continuer, diminuer ou modifier mon objectif ?
Évaluer un objectif sert à apprendre et à ajuster, pas à juger notre volonté.
Les objectifs et le sentiment d’efficacité personnelle
Lorsque beaucoup de choses nous échappent avec la maladie, parvenir à réaliser une petite action choisie peut aussi nous rappeler :
« Je peux encore agir sur certaines choses. »
C’est ce que l’on appelle notamment le sentiment d’efficacité personnelle.
Il ne s’agit pas de croire que nous allons contrôler la fibromyalgie avec suffisamment de volonté.
Nous ne contrôlons pas entièrement nos douleurs, notre fatigue ou les fluctuations de la maladie.
Mais entre :
« Je peux tout contrôler »
et
« Je ne peux agir sur rien »
il existe souvent un espace.
Les objectifs peuvent nous aider à retrouver cette petite marge de manœuvre.
Chez MY FIBRO
Un objectif peut concerner de très nombreux aspects de notre vie :
bouger progressivement ;
mieux répartir notre énergie ;
retrouver une activité agréable ;
maintenir du lien social ;
adapter notre environnement ;
demander davantage d’aide ;
reprendre progressivement un projet ;
ou nous autoriser davantage de repos.
Avant de commencer, deux questions peuvent suffire :
Pourquoi cela compte-t-il pour moi ?
C’est l’esprit de CLEVER.
Puis :
Quelle petite étape concrète et réaliste puis-je essayer maintenant ?
C’est là que SMART devient utile.
À retenir
Avec la fibromyalgie, se fixer un objectif ne consiste pas à se lancer un défi ou à prouver sa volonté.
Un bon objectif doit nous aider à avancer dans une direction qui compte pour nous, en respectant nos capacités du moment.
CLEVER nous aide à choisir la direction : mon contexte, mon histoire, mon engagement, mes valeurs, mes émotions et ce qui est réellement pertinent pour moi.
SMART nous aide à construire le prochain pas : spécifique, mesurable, atteignable, réaliste et temporellement défini.
Et la fibromyalgie nous rappelle une dernière règle essentielle :
ce pas doit rester révisable.
D’abord :
« Où ai-je envie d’aller, et pourquoi ? »
Puis :
« Quel petit pas puis-je raisonnablement faire dans cette direction ? »
Et si aujourd’hui mon corps m’oblige à ralentir…
adapter le pas ne signifie pas abandonner le chemin.
Sources
Haute Autorité de santé (HAS), France. Fibromyalgie de l’adulte : conduite diagnostique et stratégie thérapeutique. Recommandations de bonne pratique, 2025. La HAS recommande de coconstruire avec la personne des objectifs précis, atteignables, progressifs, faciles à mettre en œuvre, acceptés et révisables, de privilégier un objectif à la fois et de le centrer sur l’activité elle-même plutôt que sur son seul résultat.
Van de Velde D., Boeykens D., Gauwe V. et al., Belgique. Goals should be defined as CLEVER before specifying them into SMART goals: A phenomenological hermeneutical study to facilitate the implementation of goal-oriented care in primary care. British Journal of Occupational Therapy, 2025;88(6):379-389. Étude qualitative belge menée auprès de personnes vivant avec plusieurs maladies chroniques. Les auteurs proposent de partir du contexte, de l’histoire de vie, de l’engagement, des valeurs, des émotions et de la pertinence de l’objectif avant de le transformer en objectif SMART. DOI : 10.1177/03080226241311683. PMID : 40421438.
Silva W., Cardoso S., Simões M. Impact of psychosocial factors on fibromyalgia: A systematic review. General Hospital Psychiatry, 2026;101:61-81. Revue systématique portant notamment sur le sentiment d’efficacité personnelle parmi les facteurs psychosociaux associés à l’adaptation et à la qualité de vie dans la fibromyalgie.
Doran G. T. There’s a S.M.A.R.T. Way to Write Management’s Goals and Objectives. Management Review, 1981;70(11):35-36. Texte fondateur de l’acronyme SMART, initialement développé dans le domaine du management avant d’être adapté à de nombreux autres domaines.
